Et si on essayait, nous aussi, d’imaginer?
Il y a quelques années, en Colombie-Britannique, les paramédics ont lancé une campagne au titre simple et brutal : Imagine a World Without Paramedics.
Une série d’images et de vidéos montrait des scènes du quotidien — un accident, un arrêt cardiaque, une crise — avec une seule constante : l’absence. Personne pour intervenir. Personne pour traiter. Personne pour décider.
Ce n’était pas une campagne sur les conditions de travail. Ce n’était pas une campagne sur les salaires. C’était une campagne pour rappeler au public la valeur réelle des paramédics.
Et elle a fonctionné.
En huit semaines, la campagne a généré près de 12 millions de vues, plus de 150 000 visionnements sur YouTube, environ 70 000 visites sur son site web et plus de 140 000 interactions sur les réseaux sociaux. Mais au-delà des chiffres, elle a réussi quelque chose de plus difficile à mesurer : elle a déplacé le regard. Pendant un moment, l’absence des paramédics est devenue visible.
Deux ans plus tard, une nouvelle campagne est lancée : More Paramedics. Le message est différent, mais la trajectoire est claire. Après avoir montré ce qui manque, on nomme ce qu’il faut : plus de paramédics.
Entre ces deux campagnes, la Colombie-Britannique annonce des investissements majeurs en services préhospitaliers d’urgence — dont une enveloppe de plus de 90 millions de dollars. Peut-on établir un lien direct entre la campagne et ces investissements? Non. Mais peut-on croire que ce travail de sensibilisation, qui a rendu visible l’absence et clarifié la valeur, a contribué à créer les conditions politiques nécessaires à ces décisions?
La question n’est pas anodine. Elle va au cœur de la manière dont on décide — ou non — d’investir.
Au Québec, on n’a jamais vraiment fait cet exercice. On parle de délais, de volumes d’appels, de performance. Mais on parle rarement de ce que signifie réellement l’absence d’un paramédic au bon moment. On compte les appels en attente. On ne compte pas les personnes qui attendent.
Et pourtant, pendant que le système évolue, les stratégies, elles, semblent figées. On répète les mêmes messages, on utilise les mêmes leviers, on espère des résultats différents. Et depuis des années, les négociations s’enlisent.
À un certain point, ce n’est plus seulement une question de rapport de force. C’est une question d’approche. Car ce qui peine à émerger dans l’espace public, ce n’est pas seulement un débat sur les conditions. C’est une réalité plus fondamentale : celle de la présence.
Une présence capable d’évaluer, de détecter, de traiter — immédiatement.
Un.e paramédic.
La campagne en Colombie-Britannique posait une question simple : que se passe-t-il quand il n’y en a pas? Ici, on évite encore d’y répondre. Parce que la réponse est inconfortable. Parce qu’elle nous obligerait à reconnaître que derrière chaque appel en attente, il n’y a pas un indicateur. Il y a une personne. Et parfois, une trajectoire qui bascule.
Peut-être qu’il est temps, nous aussi, de faire cet exercice. Pas pour choquer. Pas pour faire peur. Mais pour voir clair.
Imaginer un monde sans paramédics, ce n’est pas un exercice de fiction. Parce que, déjà, au Québec, des paramédics commencent à envisager leur avenir ailleurs que dans le système préhospitalier d’urgence.
- Le Dernière Ambulance.