Le Québec envoie des ambulances là où elles ne sont pas nécessaires. Dans un univers parallèle, on ferait autrement.

Le Québec envoie des ambulances là où elles ne sont pas nécessaires. Dans un univers parallèle, on ferait autrement.

Depuis plusieurs mois, La Dernière Ambulance explore une question simple, mais fondamentale : est-ce qu’on envoie des ambulances pour des patients qui n’en ont pas besoin?

À travers les témoignages de paramédics, de répartiteurs, de patients et de familles, un constat revient avec insistance. Le système fait de son mieux, mais il le fait avec un seul outil. Cet outil, c’est l’ambulance.

Partout au Québec, des ambulances sont mobilisées pour des situations qui ne nécessitent ni transport urgent ni intervention critique. Ce n’est pas marginal. C’est structurel. Des patients présentant des symptômes de faible gravité — étourdissements, douleurs, malaise général, questions liées à la médication — empruntent le même parcours que ceux en détresse vitale. On déploie les mêmes ressources, selon la même logique, sans réelle capacité d’adaptation.

Ce modèle atteint aujourd’hui ses limites. Les délais s’allongent, les urgences débordent, et les équipes sont soumises à une pression constante. Le problème n’est pas simplement une question de volume. Il tient au fait que le système repose sur une seule porte d’entrée : attendre, ou appeler le 9-1-1. Entre les deux, il n’existe pratiquement aucune alternative structurée.

Il est pourtant possible de faire autrement.

Le modèle proposé repose sur l’ajout d’une seconde porte d’entrée vers les soins préhospitaliers, accessible directement par le patient. Concrètement, il s’agirait d’un service paramédical mobile, déclenché à partir d’une interface numérique. Le patient décrit sa situation, répond à quelques questions structurées et, au besoin, transmet des informations complémentaires. Le système analyse ces données et propose une réponse adaptée : une visite à domicile dans un délai défini, une prise en charge le jour même ou, si la situation le justifie, une redirection vers le 9-1-1.

Ce type d’accès permet d’introduire un élément essentiel qui manque aujourd’hui : la prévisibilité. On ne parle pas ici d’un modèle d’urgence, mais d’un modèle organisé, capable de répondre rapidement sans mobiliser systématiquement une ambulance.

Sur le terrain, une équipe composée de deux paramédics, dont au moins un de soins avancés, se rend auprès du patient. L’intervention se fait dans un environnement calme, sans précipitation inutile. Les paramédics évaluent, questionnent, examinent et prennent le temps nécessaire pour comprendre la situation. Ils peuvent, au besoin, consulter en temps réel un centre de soutien clinique, où d’autres paramédics expérimentés, sous supervision médicale, valident les décisions et orientent la suite du parcours de soins.

Dans un grand nombre de cas, cette évaluation permet d’éviter un transport vers l’urgence. Le patient reçoit des explications claires, des recommandations précises et, surtout, une orientation concrète vers les ressources appropriées.

L’intervention ne met pas fin au parcours de soins; elle en devient le point de départ.

Ce modèle peut également s’intégrer au système existant. Certains appels de faible priorité reçus au 9-1-1 pourraient, avec le consentement du patient et selon des protocoles rigoureux, être redirigés vers ces équipes mobiles. Le patient demeure pris en charge, le système conserve sa supervision, mais la réponse devient proportionnelle au besoin réel.

Il est tout aussi important de souligner que ce modèle ne cherche pas à éviter le recours aux ambulances lorsqu’elles sont nécessaires. Au contraire, il permet de mieux les utiliser. Lorsqu’une situation évolue ou présente des signes de gravité, les paramédics peuvent rapidement déclencher une prise en charge traditionnelle. La force du modèle réside précisément dans cette capacité à distinguer, en temps réel, ce qui peut être géré à domicile de ce qui nécessite une intervention plus lourde.

Il introduit également une distinction fondamentale entre les soins et le transport. Tous les patients n’ont pas besoin d’une civière ni d’un véhicule spécialisé pour être déplacés. Adapter les ressources à la condition du patient permet de réduire la pression sur l’ensemble du système.

Enfin, ce modèle reconnaît l’évolution du rôle des paramédics. Leur pratique repose de plus en plus sur l’évaluation, la prise de décision et l’orientation des patients. Il devient donc nécessaire d’adapter les conditions de travail et la rémunération à ces responsabilités accrues, plutôt que de maintenir un cadre conçu principalement pour le transport.

Sur le plan financier, la logique est celle d’un remplacement partiel, et non d’un ajout. Une portion des interventions actuellement effectuées par ambulance pourrait être prise en charge par des équipes mieux adaptées, à moindre coût et avec un impact réduit sur les urgences.

Une telle approche ne nécessite pas une transformation complète du système. Elle peut être testée à travers un projet pilote, dans un territoire défini, avec des critères clairs et une évaluation rigoureuse des résultats.

Le système préhospitalier québécois n’est pas en échec. Il fonctionne, mais à la limite de ce pour quoi il a été conçu. Les outils existent aujourd’hui pour introduire une réponse plus nuancée, plus précise et mieux adaptée à la réalité des besoins.

Dans notre univers parallèle, ça pourrait commencer comme ça.

Scénario 1 — La visite

À 9 h 12, elle hésite un instant avant d’ouvrir l’application.

La douleur n’est pas intense. Pas encore. Une pression sourde dans le bas du dos, apparue durant la nuit, qui ne disparaît pas. Elle pense attendre. Appeler sa fille. Ne rien faire.

Elle ne veut pas d’ambulance. Elle sait ce que ça implique.

Alors elle choisit autre chose.

Elle appuie sur :
« Nouvelle demande de soins »

Quelques questions apparaissent. Simples. Directes.
Où avez-vous mal?
Depuis quand?
Êtes-vous capable de marcher?

Elle répond. Elle prend même une photo des médicaments alignés sur son comptoir de cuisine, par précaution. L’application réfléchit quelques secondes.
Puis : « Une équipe peut vous voir aujourd’hui entre 11 h et 13 h »

Elle choisit la première plage.
Deux noms apparaissent.
Marc, paramédic (soins avancés)
Élodie, paramédic (soins primaires)
Une description du véhicule suit. Une plaque d’immatriculation. Une code QR.
Une note : « Votre équipe arrivera de façon discrète. Vous recevrez un message à proximité. »

À 10 h 58, son téléphone vibre. « Nous sommes arrivés. »

Pas de précipitation. Juste un message.

Elle jette un coup d’œil par la fenêtre. Un VUS sombre est stationné un peu plus loin, sans rien qui le distingue des autres voitures de la rue. Deux personnes en descendent, vêtues d’un uniforme foncé, sobre, soigné. L’une d’elles regarde la maison, puis son téléphone.

Un second message apparaît : « Nous sommes à votre porte lorsque vous êtes prête. »

À l’intérieur, la rencontre se déroule sans urgence — mais avec intention. Ils s’installent à la table de la cuisine.

Marc pose des questions, mais sans rigidité. La conversation suit son cours : le début de la douleur, son évolution, ce qui l’aggrave. Élodie passe en revue les médicaments, les replace doucement, note les doses, les horaires, ce qui a été pris, ce qui a été laissé de côté.

Ils examinent. Signes vitaux. Mobilité. Palpation. Rien n’est précipité. Rien ne semble mécanique.

À un moment, Marc recule légèrement.

« On va juste valider ça avec le soutien clinique », dit-il à voix basse.

Il s’éloigne dans la pièce voisine et active sa tablette. En quelques secondes, un visage apparaît à l’écran. Un autre paramédic, casque d’écoute, installé dans un centre de contrôle calme et bien éclairé.

« Salut Marc, qu’est-ce que tu as? »

Il résume. Début. Symptômes. Observations. Signes vitaux. Le paramédic écoute, pose quelques questions ciblées, puis acquiesce.

« Ça concorde. Rien d’inquiétant pour le moment. Tu peux gérer à domicile. Je suggérerais un suivi dans 24 à 48 heures. Et si ça évolue, on pourra l’orienter vers physio ou imagerie. »

Ils parlent le même langage. Sans tension. Sans hiérarchie.

« Parfait. Merci », répond Marc.

L’écran s’éteint. De retour à la table, rien n’a vraiment changé — sauf une nuance. Il y a maintenant une confirmation.

« Pour le moment, je ne vois rien de dangereux », explique Marc. « On a validé avec notre soutien clinique. On arrive tous à la même conclusion. »

Il explique ce qu’ils voient. Ce qu’ils ne voient pas. Ce qu’il faudra surveiller. Il y a des options. Toujours des options. Il n’y a pas de suite automatique. Aucune présomption de transport.

« Est-ce que vous préférez rester à la maison et qu’on organise la suite avec vous », demande Élodie, « ou vous aimeriez être vue en personne aujourd’hui? »

Elle réfléchit. L’hôpital, c’est l’attente. Le bruit. Les heures qui passent.

« Je préfère rester », dit-elle.

Ils reprennent les médicaments, un à un. Ce qui a été pris. Ce qui aurait pu l’être. Ce qui aide vraiment. Élodie remarque un écart. Quelque chose d’utile, mais peu utilisé.

Marc hoche la tête.

« On ne va rien changer aujourd’hui », précise-t-il. « Mais on va s’assurer que vous utilisez ce que vous avez déjà de la meilleure façon possible. »

Ils expliquent. L’ordre. Le moment. Ce qu’il faut éviter. C’est clair. Structuré. Rassurant.

« On a déjà signalé votre dossier à notre équipe clinique », ajoute-t-il. « Si ça ne s’améliore pas, on ne repartira pas de zéro. »

Avant de partir, il prend un moment.

« Si ça persiste, on peut vous mettre directement en contact avec un clinicien, ou organiser des examens sans passer par l’urgence. On va s’en occuper avec vous. »

Ce n’est pas une fin. C’est une trajectoire.

À 11 h 47, ils quittent. Aussi discrètement qu’ils sont arrivés.

À l’intérieur, rien n’a changé. Et pourtant, tout est différent. Il y a maintenant un plan. Une validation. Une continuité.

Elle se rassoit à la table de cuisine. La douleur est encore là.
Mais elle est comprise. Et ça, ça change tout.

Ce scénario est imaginé.
Une façon concrète d’explorer une autre approche.
La suite arrive.

Dans notre univers parallèle, un appel au 9-1-1 peut aussi mener ailleurs.

Scénario 2 – L’appel redirigé

À 14 h 26, il compose le 9-1-1.

Il hésite un instant avant d’appuyer, mais pas assez pour s’arrêter. Depuis le début de l’après-midi, il se sent étourdi. Ce n’est pas constant. Ce n’est pas intense. Mais assez pour l’inquiéter.

La ligne s’ouvre.

« 9-1-1, quelle est votre urgence? »

Il explique. Lentement au début, puis plus clairement. Il est seul. Il n’a pas chuté. Pas de douleur thoracique. Pas d’essoufflement marqué. Juste une sensation de tête légère, un peu diffuse.

La répartitrice écoute sans l’interrompre. Puis viennent les questions. Précises. Directes.

Respirez-vous normalement? Oui.

Avez-vous mal à la poitrine? Non.

Avez-vous perdu connaissance? Non.

Il y a une courte pause. Pas une hésitation. Une évaluation. Quand elle reprend la parole, le ton reste calme, mais devient plus nuancé.

« Selon ce que vous décrivez, ça ne semble pas être une urgence vitale. »

Il expire, sans même s’en rendre compte.

« On peut vous envoyer une ambulance », poursuit-elle, « mais le délai pourrait être plus long cet après-midi. »

Un instant.

« Sinon, on peut organiser la visite d’une équipe paramédicale à domicile dans les prochaines heures. Ils vont vous évaluer et, si nécessaire, coordonner la suite. »

Il réfléchit.

« Oui… ça me va. »

La transition est presque invisible. La répartitrice confirme ses informations, puis ajoute :

« Si votre état change — douleur à la poitrine, aggravation, perte de conscience — vous nous rappelez immédiatement. »

Clair. Sans ambiguïté. L’appel se termine.

À 14 h 29, son téléphone vibre. « Votre équipe est planifiée. Arrivée estimée : entre 15 h 30 et 16 h. »

Deux noms apparaissent.

Sophie, paramédic (soins avancés)

Karim, paramédic (soins primaires)

Une description du véhicule. Une plaque. Une code QR.

Une note : « Cette intervention fait suite à votre appel au 9-1-1. Si votre état change, composez le 9-1-1 immédiatement. »

À 15 h 42 : « Nous sommes arrivés. »

Il regarde dehors. Rien ne se distingue. Un VUS sombre, stationné de l’autre côté de la rue. Deux intervenants en descendent. Calmes. Posés.

Un autre message : « Nous sommes à votre porte lorsque vous êtes prêt. »

À l’intérieur, le ton est différent de ce à quoi il s’attendait. Ni urgence. Ni banal. Quelque chose entre les deux. Ils s’installent avec lui. Sophie mène l’échange.

« Parlez-moi de ce que vous ressentez. »

Il décrit les étourdissements. Les épisodes. Le fait que ça survient surtout quand il se lève.

Karim prend les signes vitaux. Une fois. Puis une autre. Il compare.

Sophie observe plus que les chiffres. Ils lui demandent de se lever.

À mi-chemin, il s’arrête.

« Je me sens… un peu faible. »

Ils le font rasseoir immédiatement. Karim installe ensuite les électrodes.

« On va faire un ECG, juste pour être sûrs », dit-il calmement.

Quelques secondes plus tard, le tracé apparaît. Rythme sinusal normal. Rien d’anormal. Les signes vitaux restent relativement stables. Mais quelque chose se précise. Un pattern.

Sophie se recule légèrement.

« Je vais juste valider ça avec notre soutien clinique. »

Elle ouvre sa tablette. Un paramédic apparaît à l’écran, installé dans un centre de contrôle. Elle résume rapidement.

« Étourdissements intermittents. Pas de syncope. Signes vitaux stables, ECG en rythme sinusal normal, variation à la mobilisation. »

Le paramédic hoche la tête.

« Ça ressemble à un phénomène orthostatique. Rien d’inquiétant pour le moment. Suivi recommandé. Et si ça évolue, réévaluation rapide. »

« Parfait », répond Sophie.

L’appel se termine.

De retour avec lui, rien n’est dramatique. Mais tout est structuré.

« Pour l’instant, on ne voit rien de dangereux », explique-t-elle. « On a validé avec notre équipe clinique. »

Le soulagement est là. Mais encadré. Ils discutent de son alimentation. De son hydratation. De ses habitudes. Karim souligne un détail. Un oubli. Un lien possible. Ils expliquent quoi faire. Comment. Quand. Simple. Clair.

« Vous n’avez pas besoin d’aller à l’hôpital pour le moment », dit Sophie. « Mais c’est quelque chose qu’on va suivre. »

« On peut vous aider à organiser un suivi avec une clinique ou votre médecin », ajoute-t-elle. « Et transmettre les informations pour que vous n’ayez pas à tout recommencer. »

À 16 h 18, ils repartent.

Il a appelé le 9-1-1. Et pourtant, aucune ambulance n’est venue. Le système a répondu autrement. Sans détour. Sans excès. Juste avec ce qu’il fallait.

Ce scénario est imaginé.

Une façon concrète d’explorer une autre approche.

La suite arrive.

Dans notre univers parallèle, parfois… on appelle quand même une ambulance.

Scénario 3 — L’escalade

À 18 h 07, la demande entre dans le système.

Essoufflement léger. Apparition progressive. Un peu pire à l’effort. Aucun antécédent cardiaque connu.

Rien d’alarmant à première vue. Le système propose une intervention le jour même.

À 18 h 54 : « Nous sommes arrivés. »

Un VUS sombre se stationne discrètement à quelques maisons de distance.

À l’intérieur, il est assis. Début soixantaine. Un peu pâle. Il parle en phrases complètes, mais plus lentement qu’on s’y attendrait.

« Ça a commencé cet après-midi… je me sens essoufflé, mais pas en continu. »

Sophie et Karim échangent un regard. Rien d’alarmiste. Mais attentif. Ils commencent. Signes vitaux.

Fréquence cardiaque irrégulière.

Saturation à la limite inférieure.

Respiration légèrement accélérée.

Rien de dramatique. Mais quelque chose accroche.

« On va vous faire lever doucement », dit Sophie.

Il se lève. À mi-chemin, il s’arrête.

« Je me sens… étourdi. »

Ils le font rasseoir immédiatement.

Karim installe les électrodes.

« On va faire un ECG. »

Le tracé apparaît. Sophie le regarde quelques secondes de plus.

Des ondes P régulières. Des QRS qui disparaissent. Une conduction qui saute. Elle relève les yeux.

« Attends une seconde… »

Le regard change. Plus précis. Plus direct. Elle se tourne vers Karim.

« On part ça en priorité. »

Karim est déjà en mouvement. L’appel est lancé immédiatement.

Demande d’ambulance paramédicale — priorité 1.

Sophie revient vers le patient. Présente. Calme. Mais entièrement engagée. Surveillance continue.

Puis, seulement ensuite, elle se recule légèrement.

« Je vais aviser le soutien clinique. »

La tablette s’allume. Un paramédic apparaît à l’écran. Sophie résume, sans détour.

« Essoufflement progressif. Étourdissement à la mobilisation. ECG compatible avec bloc AV de deuxième degré, type Mobitz II. Ambulance P1 déjà demandée. »

Le paramédic hoche la tête immédiatement.

« Parfait. Je suis d’accord. Continue la surveillance. On se tient en ligne si ça change. »

Aucune discussion. Aucune hésitation. Juste une confirmation.

De retour avec lui, Sophie garde le contact visuel.

« On a appelé une ambulance pour vous amener à l’hôpital rapidement », dit-elle calmement. « Le rythme de votre cœur nécessite une évaluation immédiate. »

Le message est clair. Quelques minutes passent. Surveillance. Réévaluation. Présence. Chaque geste est mesuré.

À l’arrivée de l’ambulance, la transition est fluide. L’équipe prend le relais immédiatement. Rapport clair, structuré.

« Bloc AV de deuxième degré, type Mobitz II. Symptômes à la mobilisation. Instabilité progressive. »

Ils comprennent. Tout de suite. Le patient est installé. Pris en charge.

Deux niveaux d’intervention.

Un qui évalue.

Un qui intervient quand la situation l’exige.

Ce modèle ne remplace pas les ambulances.Il permet de mieux savoir quand les engager.

Ce scénario est imaginé.

Une façon concrète d’explorer une autre approche.

Et si on acceptait enfin de payer le système que l’on veut vraiment?

Depuis le début de cette réflexion, une question revient, parfois en filigrane, parfois de manière plus directe. Elle ne concerne ni la technologie, ni les véhicules, ni même l’organisation des services. Elle concerne les personnes qui se trouvent au cœur du système.

Parce que ce que l’on décrit ici — des équipes paramédicales mobiles, capables d’évaluer, de décider et d’orienter sans recourir systématiquement au transport — repose sur une réalité simple : on ne demande plus aux paramédics de transporter. On leur demande de juger.

Ce changement est fondamental. Il transforme la nature même du travail. Évaluer un patient dans son milieu de vie, reconnaître les signes discrets d’une situation qui peut évoluer, décider de ne pas transporter ou, au contraire, d’escalader rapidement vers une prise en charge plus lourde, tout cela exige un niveau de compétence et de responsabilité qui dépasse largement la logique d’un service centré sur le déplacement.

Or, le cadre actuel de rémunération et d’organisation du travail ne reflète pas pleinement cette réalité. Il demeure en grande partie arrimé à un modèle où l’acte central est le transport, et où la valeur du travail est mesurée à travers cette fonction. Ce décalage est devenu difficile à ignorer.

Dans le modèle que nous avons imaginé, la question se pose autrement. Que se passerait-il si l’on décidait de rémunérer les paramédics en fonction du rôle qu’ils exercent déjà, plutôt que de celui que le système continue de leur attribuer?

Concrètement, cela pourrait se traduire par des taux horaires plus élevés, notamment pour les paramédics appelés à intervenir dans des équipes mobiles où la prise de décision clinique occupe une place centrale. À première vue, une telle approche pourrait sembler coûteuse. Elle le serait probablement, si on la compare strictement au modèle actuel.

Mais cette comparaison mérite d’être élargie.

Aujourd’hui, le système assume déjà des coûts importants liés à l’utilisation d’ambulances pour des situations qui ne nécessitent ni transport urgent ni mobilisation complète des ressources. Il absorbe les conséquences de délais prolongés, de séjours inutiles à l’urgence et d’une organisation qui, faute d’alternatives, applique une même réponse à des réalités très différentes.

Dans ce contexte, la question n’est pas uniquement de savoir combien coûte une intervention, mais ce qu’elle permet d’éviter ailleurs dans le système. Un modèle plus précis, mieux adapté à la nature des besoins, peut entraîner une redistribution des coûts plutôt qu’une simple augmentation.

Il y a aussi un autre enjeu, plus difficile à quantifier, mais tout aussi déterminant. Les conditions dans lesquelles les paramédics exercent leur travail influencent directement leur capacité à demeurer dans la profession. Horaires imprévisibles, pression constante, manque de temps pour récupérer entre les interventions : ces éléments contribuent à une usure bien documentée.

Imaginer un autre modèle, c’est aussi imaginer des conditions différentes. Des horaires plus stables, une organisation du travail qui laisse place à des pauses réelles, un environnement où le soutien clinique est accessible en continu et où la charge mentale est partagée plutôt que portée individuellement. Ce sont des éléments qui, sans apparaître dans les tableaux budgétaires, ont un impact réel sur la rétention et la qualité des soins.

Dans cette perspective, la rémunération ne peut pas être envisagée isolément. Elle s’inscrit dans un ensemble plus large qui inclut la reconnaissance du rôle, l’organisation du travail et les conditions dans lesquelles les décisions sont prises.

Le modèle proposé ne sera probablement pas le moins coûteux si on l’évalue à l’intervention. Il ne cherche pas à l’être. Il cherche à être plus cohérent avec ce que l’on attend réellement du système et des professionnels qui y travaillent.

Cela implique d’accepter une idée simple, mais parfois difficile : un système plus précis, plus humain et plus durable peut coûter davantage à court terme, tout en étant plus efficace à long terme.

Au fond, la question dépasse largement celle des salaires ou des structures. Elle touche à un choix collectif. Souhaite-t-on maintenir un modèle qui privilégie la réduction immédiate des coûts, ou est-on prêt à investir dans un système mieux adapté à la réalité des besoins et des pratiques?

Les scénarios que nous avons présentés ne prétendent pas offrir une solution parfaite. Ils proposent plutôt une direction, une façon différente d’envisager ce que pourrait être le système préhospitalier de demain.

Reste maintenant à voir si cette direction mérite d’être explorée.

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