Le système m’a brisée

Le système m’a brisée

La lettre suivante, reçue d’une paramédic, risque de vous bouleverser. Pour celles et ceux qui vivent déjà avec un TSPT, ceci constitue un avertissement de contenu sensible. Pour tous les autres, je dois vous dire que cette lettre peut vous briser le cœur, vous mettre en colère et susciter une profonde inquiétude pour son autrice. J’ai eu le privilège d’échanger avec la paramédic qui a écrit ces mots — une personne d’un courage remarquable, qui mérite tout le soutien possible pour avoir eu le courage de se dévoiler ainsi.


Le système m’a brisée.

Je ne sais pas comment le dire autrement.

Quand je parle du « système », je ne parle pas des hôpitaux, de la hiérarchie non fonctionnelle ou du système de santé en général — même s’il est catastrophique, on va se dire la vérité.

Après un an et demi d’ambulance, je suis brisée.
Je m’y attendais, mais pas aussi rapidement.
J’ai vu trop de choses.

Mes collègues m’appellent la faucheuse.
20 codes en 8 mois.
Zéro réanimation.

20 fois où j’ai dû faire des manœuvres.
20 fois où j’ai vu et senti la mort.
Des accidents, des pendaisons, des gorges tranchées, des décès naturels — même si ces derniers sont loin d’être la majorité de mes codes.

J’ai assumé ce surnom-là.
Je l’ai pris à la blague.
J’aimais mieux en rire que d’en pleurer.

Mais là, c’en est trop.

Mon vingtième code est de trop.
Et pourtant, il n’avait rien de traumatisant : un code « propre », classique.

Oui, je les numérote.
Un chiffre est plus facile à gérer qu’un nom, qu’un visage ou qu’une scène.

Et j’ai été jugée pour ça.
Par des amis.
Par des collègues.
On m’a dit que je n’étais pas normale.

Mais la job n’est pas normale.

Mon esti de karma n’est pas normal.

Alors oui, le système m’a brisée.

J’étais la jeune femme empathique, avec ses belles lunettes roses.
La jeune femme qui n’attendait que ça : aider les gens.
Je n’utilise pas le mot « sauver », parce que je savais déjà que je n’allais pas sauver le monde.

J’avais conscience des risques.
Je savais que j’allais voir des choses dégueulasses dans ma carrière.
Mais clairement, la vie n’est pas de mon bord.

Je ne sais pas quel Dieu j’ai frustré, mais j’aimerais bien que la roue tourne… ne serait-ce qu’une fois.

J’ai vingt fantômes qui me suivent matin et soir.

Dans la dernière année, j’ai vu la mort plus souvent que ma propre famille.

Et ce ne sont pas seulement les fantômes qui m’épuisent.

Ce sont les enfants ayant vécu des abus et de la négligence que j’ai dû transporter avec la DPJQ.
C’est l’homme dont j’ai tenu la main en le regardant pleurer parce qu’il ne sentait plus ses jambes après un mauvais plaqué au rugby.

C’est me voir perdre ma lumière, petit à petit.
Jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un regard fatigué, sans empathie.

Mes petites lunettes roses ont pris une solide débarque dans la dernière année.

Oui, j’ai demandé de l’aide.
Plusieurs fois.

Mais j’ai perdu 45 minutes sur un rendez-vous d’une heure à expliquer mon travail et à justifier pourquoi j’avais posé tel acte plutôt qu’un autre.

J’ai aussi mis fin à un rendez-vous parce que la travailleuse sociale n’était clairement pas à l’aise de m’entendre parler d’un enfant de deux ans décédé.

J’aime mon travail.
Je l’aime de tout mon cœur.
En tout cas… de ce qu’il en reste.

— Une paramédic passionnée, mais brisée
L-2085

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