Opinion: "Quand je regarde les chiffres… »
Opinion: Il y a parfois des entrevues qui révèlent beaucoup plus qu’un gouvernement ne le souhaiterait.
Pas parce qu’un ministre commet un scandale.
Pas parce qu’il perd le contrôle.
Mais simplement parce qu’il parle franchement.
En entrevue ce matin avec Patrick Lagacé au 98,5 FM, le ministre de la Sécurité publique Ian Lafrenière a défendu la décision du gouvernement du Québec de mettre fin au financement du programme PSPNET destiné aux intervenants d’urgence en détresse psychologique.
Et plus il expliquait la décision, plus un profond malaise s’installait.
« C’est une centaine de membres qui étaient traités… La moitié étaient des employés fédéraux....
"Quand je regarde les chiffres… »
Cette phrase-là est restée suspendue dans l’air.
Parce qu’elle révèle quelque chose de profondément troublant sur la façon dont l’État semble désormais regarder la souffrance psychologique de ses intervenants d’urgence.
Comme un calcul.
Comme un ratio.
Comme une question de volume.
Il faut comprendre ce qu’était PSPNET.
Ce n’était pas une campagne de sensibilisation générique.
Ce n’était pas un numéro affiché sur un mur dans une salle de pause.
C’était un accès rapide à un soutien psychologique structuré, conçu spécifiquement pour des gens qui vivent quotidiennement avec la violence, la mort, les overdoses, les suicides, les appels impossibles et l’accumulation silencieuse du trauma.
Des paramédics.
Des policiers.
Des pompiers.
Des répartiteurs.
Des êtres humains qui passent souvent leur carrière entière à apprendre comment continuer malgré ce qu’ils portent intérieurement.
Et le gouvernement du Québec a choisi de retirer ce soutien avant même qu’une véritable alternative soit mise en place.
C’est probablement ça qui fait le plus mal.
Le vide.
Parce que la détresse psychologique ne fonctionne pas selon les échéanciers administratifs.
Les gens n’attendent pas qu’un comité termine ses travaux.
Ils n’attendent pas qu’une nouvelle structure soit prête.
Ils n’attendent pas qu’un ministère trouve une solution plus efficace sur papier.
Les gens atteignent parfois leur point de rupture pendant que les systèmes réfléchissent encore.
Au cours des dernières semaines, j’ai personnellement participé à une mobilisation improvisée pour tenter d’aider un paramédic en profonde détresse psychologique.
Pas dans une discussion théorique.
Pas dans un colloque.
Pas dans un rapport.
Dans la vraie vie.
Des appels tard le soir.
Des collègues qui cherchent des ressources.
Des gens qui tentent discrètement d’aider quelqu’un à tenir encore un peu.
Et pendant ce temps-là, le gouvernement du Québec expliquait essentiellement qu’en regardant les chiffres, le programme ne rejoignait pas suffisamment de personnes.
Ce n’est pas de la colère que cette entrevue inspire.
C’est autre chose.
Une immense tristesse.
Parce qu’on sent, dans cette logique comptable, toute la distance qui peut parfois s’installer entre les institutions et les êtres humains qu’elles prétendent protéger.
Quelle est la valeur d’un paramédic qui réussit à obtenir de l’aide avant d’atteindre son point de rupture?
Quelle est la valeur d’une répartitrice qui choisit finalement de parler après des années à tout encaisser seule?
Quelle est la valeur d’un policier qui retrouve suffisamment d’équilibre pour continuer à vivre, travailler et aimer les siens?
Ces réalités-là existent tous les jours dans les services d’urgence.
Mais elles résistent aux tableaux Excel.
Et pourtant, c’est précisément le rôle d’un État responsable : investir dans la prévention avant que les gens s’effondrent complètement.
Parce qu’une société qui commence à regarder la souffrance humaine principalement à travers le prisme des volumes, des juridictions et des coûts finit inévitablement par perdre quelque chose d’essentiel.
Et aujourd'hui, pendant une minute et 40 seconds à la radio, cette perte-là est devenue douloureusement visible.
Nous avons écrit sur cette décision le 13 avril dernier. Un mois plus tard, nous avons entendu le ministre défendre cette décision à la radio. Une trajectoire profondément triste, en effet.
13-04-2026 – Opinion: En retirant son financement à PSPNET, le Québec fait reculer le soutien en santé mentale du personnel de première ligne
Pendant des années, parler de santé mentale dans les services d’urgence relevait du tabou.
On encaissait.
On avançait.
Et on se débrouillait comme on pouvait.
Depuis, des outils ont été mis en place pour briser cet isolement — dont PSPNET, un programme fondé sur des données probantes, conçu spécifiquement pour le personnel de la sécurité publique.
La semaine dernière, une information nous a été transmise anonymement :
« Le ministère de la Sécurité publique cesse le financement du programme PSPNET. Cela veut dire que les paramédics du Québec n’auront plus accès à ce service gratuit et adapté à leur réalité. »
À ce moment-là, impossible de confirmer officiellement.
Depuis, un avis affiché sur la page d’accueil de PSPNET vient renforcer cette information :
“Malheureusement, PSPNET n’est plus en mesure de traiter de nouvelles demandes pour le programme avec le suivi d’un psychologue provenant du personnel de la sécurité publique au Québec. Nous remercions le ministère de la Sécurité publique du Québec pour son appui jusqu’à présent et respectons sa décision de ne plus être en mesure de soutenir ce programme pour le moment.”
Le programme précise également :
“Les personnes actuellement inscrites peuvent demeurer dans le programme jusqu’à la fin de leurs modules.Le programme autonome demeure accessible à l’ensemble du personnel de la sécurité publique au Québec.”
Ce qui est observable :
Le programme avec suivi par psychothérapeute n’accepte plus de nouvelles demandes au Québec
Les participants actuels peuvent terminer
Une version autonome demeure accessible
Autrement dit :l’accès à un soutien clinique encadré disparaît pour les nouveaux utilisateurs.
PSPNET permettait un accès rapide, structuré et adapté à la réalité du terrain — loin des délais et des parcours fragmentés du réseau traditionnel.
Aujourd’hui, cet accès n’est plus disponible.
Pourquoi ce retrait de soutien?
Quelles données le justifient?
Quel service prendra le relais?
Pour l’instant : aucune explication publique.
Mais une chose est certaine.
En retirant ce soutien, le Québec ne fait pas que modifier un programme.
Il redéfinit ce à quoi les intervenants de première ligne peuvent s’attendre lorsqu’ils demandent de l’aide.