Quand l'urgence devient optionelle
Le problème fondamental du système préhospitalier d’urgence au Québec n’est pas seulement la pénurie de ressources ou la pression constante sur les équipes.
C’est une incohérence structurelle profonde.
D’un côté, on affirme qu’un appel au 9-1-1 justifie une réponse paramédicale. De l’autre, on accepte que ces mêmes appels puissent attendre des heures.
Cette contradiction devrait suffire à déclencher une remise en question majeure.Si l’état d’une personne est jugé suffisamment stable pour demeurer en attente pendant plusieurs heures, une question s’impose : pourquoi une réponse paramédicale est-elle requise du tout ?
Prenons les appels devenus courants sur le terrain : vomissements, diarrhée, malaises non spécifiques chez des personnes autrement en bonne santé. Ces appels sont classés à faible priorité, placés en attente, puis laissés dans la file pendant de longues périodes.
Ce n’est pas un incident isolé.
C’est une conséquence directe du modèle.
Parce que le système veut répondre à tous les appels, même les plus bénins, il accepte qu’un grand nombre d’entre eux stagnent pendant des heures. Et c’est ici que la logique se retourne contre elle-même.
Plus un appel attend, plus la pression augmente pour faire quelque chose. L’appel est alors reclassé. Puis reclassé encore.
Non pas parce que l’état clinique du patient s’est détérioré, mais parce que le temps d’attente est devenu politiquement, opérationnellement ou statistiquement inacceptable.
Un appel initialement jugé non urgent peut ainsi être propulsé vers une priorité 3 — voire une priorité 1 — et se voir assigner une ressource de niveau paramédical complet. Dans certains cas, cette réponse devient même indétournable : l’ambulance qui y est affectée ne peut plus être réassignée, peu importe ce qui survient ailleurs sur le territoire.
Ce n’est plus des soins prehospitaliers.
C’est de la gestion de file d’attente déguisée en triage clinique.
Le système transforme ainsi des non-urgences en urgences administratives, simplement parce qu’il refuse de reconnaître qu’elles n’auraient jamais dû entrer dans le circuit paramédical.
Pendant ce temps, la capacité des paramédics à offrir des soins complexes, spécialisés et continus aux patients réellement critiques demeure comprimée. La gestion adéquate de la douleur aiguë n’est toujours pas pleinement intégrée comme un soin essentiel. Des interventions qui devraient être standards restent conditionnelles, variables, et fragmentées — non pas par manque de compétence, mais par dilution des ressources.
Cette dérive est mathématique, pas morale.
Un système qui tente de répondre à chaque appel au 9-1-1 avec une ambulance crée mécaniquement des files d’attente. Et ces files finissent par déformer les priorités, fausser le triage et détourner les ressources là où elles sont le moins pertinentes.
Un système préhospitalier mature ferait un choix clair.
Il reconnaîtrait que la majorité des appels au 9-1-1 ne nécessitent ni une ambulance, ni des paramédics. Il mettrait fin à la fiction selon laquelle des appels pouvant attendre des heures relèvent encore de l’urgence. Et il construirait enfin des trajectoires alternatives crédibles, sécuritaires et assumées pour orienter ces patients ailleurs dans le réseau de soins.
Tant que nous refuserons de rompre avec l’idée que tout appel doit finir par une ambulance, le système continuera de s’auto-saboter.
Il continuera de transformer l’attente en urgence, et l’urgence en exception.