TÉMOIGNAGE | « Parce que maudit qu’on l’aime, notre job »
Rosally Brunet est paramédic.
Aujourd’hui, après un appel qui l’a particulièrement touchée, elle a pris le temps d’écrire.
« Ça m’a fait du bien de l’écrire et peut-être ça fera du bien à d’autres de le lire », nous a-t-elle confié en faisant parvenir son texte à La Dernière Ambulance.
Elle nous a donné la permission de le partager.
Nous le publions tel qu’elle l’a écrit.
Je viens d’avoir 25 ans. J’ai vu, touché et senti des choses inimaginables, des choses que même pas le quart des personnes de mon âge n’auront à vivre au cours de leur vie. Imaginez après 40 ans… Le film d’horreur qui jouera en boucle dans ma tête.
Ce ne sont pas des menaces. Voyons ça plutôt comme un gentil pari. Je parie, mesdames et messieurs du gouvernement, que d’ici 10 à 15 ans, la moitié des paramédics qui sont présentement sur la route n’y seront plus. Les nombreux vides horaires qu’on voit déjà aujourd’hui? Attendez de voir ce qui s’en vient.
Parce que pourquoi continuerait-on? Pour un salaire qui n’est pas représentatif de ce qu’on fait, des conditions de travail médiocres et ce, jusqu’à 65 ans? Les jeunes se réorientent déjà. Oui, oui. Les trois quarts de ma cohorte sont déjà de retour aux études.
Et ça, ça me fait sincèrement peur.
J’ai peur pour la population. J’ai peur qu’un jour, ma grand-mère, mes parents ou ma sœur aient besoin d’une ambulance et qu’il n’y en ait aucune de disponible pour venir les aider.
En seulement trois ans, j’ai vu une tonne de personnes, autant des gens avec peu d’ancienneté que des paramédics avec 15 ans de métier, quitter pour un autre emploi, une autre opportunité, une meilleure qualité de vie.
À ceux qui disent :
« Si t’es pas contente, t’as juste à changer de job. »
Et si on vous écoutait?
À peu près 90 % des paramédics ne sont pas satisfaits. Alors quoi? On devrait tous lâcher notre emploi? Et après, il n’y aurait plus personne pour monter dans les ambulances?
Make it make sense.
Au moment où j’écris ces lignes, la journée est magnifique. Je suis en route avec ma partenaire d’amour pour aller chercher un monsieur en phase terminale. Ce sera son dernier tour de machine. Son dernier voyage.
On le transporte vers une maison de soins palliatifs, avec du Céline Dion — sa demande spéciale —, accompagné de sa femme et de sa fille, tellement reconnaissantes.
À la fin de l’appel, on a le cœur brisé.
Et malgré tout, on se regarde et on se dit : « C’est pour des moments comme ça qu’on fait cette job-là. »
Parce que maudit qu’on l’aime, notre job.
Ce n’est pas ça, le problème.
Le problème, c’est : à quel prix?
On est là, fidèles au poste, jour après jour. Même quand on est fatigués. Même quand c’est lourd.
Mais il ne faut pas oublier une chose.
On reste, pour l’instant.
On reste en attendant la meilleure opportunité.
Et le jour où elle se présentera, combien d’entre nous seront encore là?
C’est ça qui devrait faire peur.
Pas seulement pour nous.
Pour vous.
Pour vos parents.
Pour vos enfants.
Pour vos grands-parents.
Parce que le jour où vous aurez besoin d’une ambulance, vous ne devriez pas avoir à espérer qu’il en reste une de disponible.
Et pourtant, si rien ne change, c’est peut-être exactement vers ça qu’on s’en va.
B2020
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TESTIMONY | “Because damn, we love our job”
Rosally Brunet is a paramedic.
Today, after a call that particularly affected her, she took some time to write.
“It felt good to write it, and maybe it’ll do others some good to read it,” she told us when she sent her text to La Dernière Ambulance.
She gave us permission to share it.
We are publishing it as she wrote it.
I just turned 25. I’ve seen, touched and smelled unimaginable things — things that not even a quarter of the people my age will have to experience in their lifetime. Imagine after 40 years… The horror movie that will play on a loop in my head.
These aren’t threats. Think of it more as a friendly bet. I bet you, ladies and gentlemen of the government, that within 10 to 15 years, half of the paramedics who are currently on the road won’t be there anymore. All those unfilled shifts we’re already seeing today? Just wait and see what’s coming.
Because why would we keep going? For pay that doesn’t reflect what we do, poor working conditions, and all of that until we’re 65? Young people are already changing careers. Yes, really. Three-quarters of my cohort are already back in school.
And that honestly scares me.
I’m scared for the public. I’m scared that one day my grandmother, my parents or my sister will need an ambulance and there won’t be one available to come help them.
In just three years, I’ve seen a ton of people leave — people with very little seniority as well as paramedics with 15 years on the job — for another job, another opportunity, a better quality of life.
To those who say:
“If you’re not happy, just change jobs.”
What if we listened to you?
About 90% of paramedics aren’t satisfied. So what? Should we all quit our jobs? And then there’d be nobody left to get into the ambulances?
Make it make sense.
As I write this, it’s a beautiful day. I’m on the road with my partner, whom I adore, to pick up a terminally ill man. This will be his last ambulance ride. His last journey.
We’re transporting him to a palliative care home, with Céline Dion playing — his special request — accompanied by his wife and daughter, who are so grateful.
At the end of the call, our hearts are broken.
And despite everything, we look at each other and say: “It’s moments like this that make us do this job.”
Because damn, we love our job.
That’s not the problem.
The problem is: at what cost?
We’re here, showing up day after day. Even when we’re tired. Even when it’s heavy.
But there’s one thing we can’t forget.
We’re staying, for now.
We’re staying while we wait for a better opportunity.
And when that opportunity comes, how many of us will still be here?
That’s what should scare people.
Not just for us.
For you.
For your parents.
For your children.
For your grandparents.
Because the day you need an ambulance, you shouldn’t have to hope there’s still one available.
And yet, if nothing changes, that may be exactly where we’re headed.
B2020