Opinion | Quand avons-nous décidé que c’était normal?

Share
Opinion | Quand avons-nous décidé que c’était normal?

(English version follows the French version).

Demain, le Québec vote. Pendant des semaines, les chefs des partis ont parcouru la province pour nous expliquer ce qui ne fonctionne pas et, surtout, pourquoi ils sont les personnes tout indiquées pour le réparer.

Nous avons parlé de santé. Beaucoup. Des urgences, des médecins, de l’accès, des structures, de Santé Québec, des milliards qui entrent, des milliards qui sortent et des milliards supplémentaires qui, apparemment, régleront ce que les milliards précédents n’ont pas réglé.

Pendant ce temps, notre système de soins préhospitaliers d’urgence est en mode défaillance. Des ambulances en bris de service faute de personnel. Des appels attendent qu’une ressource paramédicale soit disponible. Dans certaines régions, les gestionnaires déplacent les ressources restantes comme des pièces sur un échiquier devenu trop grand pour le nombre de pièces. À Montréal et Laval, les mesures d’atténuation font désormais partie du paysage opérationnel. Et en Abitibi-Témiscamingue, LDA documente depuis plusieurs jours des fermetures répétées d’ambulances.

Et pourtant, pendant cette campagne électorale, les soins préhospitaliers d’urgence n’ont jamais réussi à devenir un enjeu politique majeur.

Les paramédics ont pourtant essayé. Ils ont manifesté. Ils se sont présentés aux débats. Ils ont attendu les chefs à leurs arrêts de campagne. Ils ont posé des questions. Ils ont brandi des pancartes.

Les politiciens les ont rencontrés, leur ont serré la main, ont écouté attentivement et ont produit cette expression faciale particulière que les politiciens maîtrisent lorsqu’ils veulent démontrer qu’ils comprennent profondément votre problème sans nécessairement vouloir en parler à la télévision le soir même.

Puis les caméras sont retournées aux "vraies affaires."

Pas un véritable débat consacré à l’avenir des soins préhospitaliers. Pas une grande confrontation sur les ambulances qui manque a l'appel. Pas une conversation sérieuse sur ce qui arrive lorsqu’un appel urgent attend parce que toutes les ressources disponibles sont déjà prises. Rien qui ressemble à l’importance accordée aux médecins de famille, aux urgences ou aux autres grandes composantes du réseau.

What, me worry?

Pendant ce temps, les paramédics négocient toujours le renouvellement de conventions collectives échues depuis des années. Cela devrait être politiquement embarrassant. C’est plutôt devenu une sorte de bruit de fond.

Nous leur demandons de travailler davantage, de combler les quarts, de faire du temps supplémentaire et de maintenir les ambulances sur la route. Simultanément, nous découvrons chaque année de nouvelles choses que nous aimerions qu’ils fassent : davantage d’autonomie, de paramédecine communautaire, de paramédecine de régulation, d’évitement de transports vers les urgences.

Le Québec ne manque absolument pas d’idées concernant ce que les paramédics pourraient faire pour le système de santé. Ce qui semble étrangement moins fascinant, c’est ce que les paramédics nous disent qu’il faudrait faire pour eux.

La retraite. Les horaires. Les salaires. La conciliation travail-famille. Les conditions qui permettent à quelqu’un de faire ce métier pendant vingt-cinq ans sans décider qu’il existe peut-être une façon plus saine de gagner sa vie.

Depuis le début de cette campagne — il y a seulement quelques semaines, même si elle semble durer depuis une éternité — des paramédics, des RMU, des premiers répondants, des patients, des familles et même des gestionnaires du système écrivent à LDA.

Rien de ce qu’ils nous racontent n’est abstrait. Rien n’est hypothétique. Il y a très peu de rhétorique dans leurs messages.

Mais il y a beaucoup de résignation.

Ils parlent de manque de personnel, de temps supplémentaire, de congés difficiles à obtenir, de ressources fragiles et de gens qui continuent de remplir les trous parce que les trous doivent être remplis.

Un intervenant nous a raconté s’être dirigé vers une intervention importante en se demandant s’il y aurait une ambulance disponible lorsque le patient en aurait besoin.

Voilà une phrase qui devrait arrêter net une campagne électorale.

Est-ce qu’il va y avoir une ambulance?

Au lieu de cela, nous avons développé une extraordinaire capacité collective à hausser les épaules.

Une ambulance ferme? Encore.

Des appels attendent? Encore.

Il manque du personnel? Encore.

Des paramédics travaillent du temps supplémentaire pour empêcher d’autres fermetures? Encore.

Le véritable scandale n’est peut-être même plus la défaillance. C’est sa banalité. Nous avons vu cela assez souvent pour cesser d’être surpris. Puis assez souvent pour cesser d’être indignés. Et finalement assez souvent pour commencer à considérer l’inacceptable comme une caractéristique normale du système.

Une ambulance est censée être disponible. Il semble ridicule d’avoir à l’écrire. C’est justement pour cela qu’il faut l’écrire.

Demain soir, quelqu’un gagnera l’élection. Il y aura des discours, des ballons, des applaudissements et une armée d’analystes qui nous expliqueront ce que les Québécois ont voulu dire. Puis les caméras s’éteindront.

Le 9-1-1, lui, restera ouvert.

Quelqu’un appellera parce que sa mère ne respire plus, parce que son conjoint s’est effondré, parce qu’un enfant est gravement blessé. Cette personne ne connaîtra rien des négociations, des horaires, des pénuries ou des mesures d’atténuation. Et elle ne devrait pas avoir à les connaître.

Elle aura appelé le 9-1-1.

Elle s’attendra à ce qu’une ambulance arrive.

Ce n’est pas demander la lune. C’est demander une ambulance.

Et si, à la veille d’une élection provinciale, nous sommes rendus au point où même cela ne mérite plus de faire partie des grandes questions posées à ceux qui veulent gouverner le Québec, le problème est beaucoup plus grave qu’une ambulance fermée.

Nous nous sommes habitués.

— Hal Newman, La Dernière Ambulance - LDA.

SPONSORED

Vous lisez La Dernière Ambulance. Pour ne rien manquer ...

S'abonner

Opinion | When did we decide this was normal?

Tomorrow, Quebec votes. For weeks, party leaders have travelled across the province explaining what isn’t working and, more importantly, why they are precisely the people we should trust to fix it.

We’ve talked about health care. A lot. Emergency departments. Doctors. Access. Structures. Santé Québec. Billions going in, billions going out, and still more billions that will apparently fix whatever the previous billions failed to fix.

Meanwhile, Quebec’s emergency prehospital care system is operating in failure mode. Ambulances are being taken out of service because there aren’t enough paramedics to staff them. Calls are waiting for an available paramedic response resource. In some regions, managers are moving the remaining resources around like pieces on a chessboard that has become too large for the number of pieces left in play. In Montreal and Laval, mitigation measures have become part of the operational landscape. And in Abitibi-Témiscamingue, LDA has spent days documenting repeated ambulance service interruptions.

And somehow, through this entire election campaign, emergency prehospital care never became a major political issue.

It’s not because paramedics haven’t tried.

They’ve demonstrated. They’ve shown up at debates. They’ve waited for party leaders at campaign stops. They’ve asked questions. They’ve carried signs.

Politicians have met them, shaken their hands, listened carefully and produced that particular facial expression politicians have mastered when they want you to know they deeply understand your problem without necessarily wanting to discuss it on television later that evening.

And then the cameras went back to the “real issues.”

No serious debate about the future of emergency prehospital care. No major confrontation over ambulances missing from service. No serious conversation about what happens when an urgent call waits because every available paramedic resource is already committed. Nothing remotely approaching the attention given to family doctors, emergency departments or the other major pieces of the health-care system.

What, me worry?

Meanwhile, paramedics are still negotiating the renewal of collective agreements that expired years ago. That should be politically embarrassing. Instead, it has become background noise.

We ask them to work more. Fill the shifts. Take the overtime. Keep the ambulances on the road. At the same time, every year we discover exciting new things we would like paramedics to do: greater autonomy, community paramedicine, regulatory paramedicine, keeping more patients out of emergency departments.

Quebec has absolutely no shortage of ideas about what paramedics can do for the health-care system.

What seems strangely less fascinating is what paramedics keep telling us the system needs to do for them.

Retirement. Schedules. Pay. Work-family balance. The conditions that allow someone to do this job for 25 years without eventually deciding there might be a healthier way to make a living.

Since this campaign began — only a few weeks ago, although it already feels like an eternity — paramedics, emergency medical dispatchers, first responders, patients, families and even system managers have been writing to LDA.

Nothing they tell us is abstract. Nothing is hypothetical. There is remarkably little rhetoric in their messages.

There is, however, plenty of resignation.

They write about staffing shortages. Overtime. Time off that is difficult to get. Fragile resources. People continuing to fill holes because the holes still have to be filled.

One emergency responder told us about heading to a serious call wondering whether an ambulance would be available when the patient needed one.

That is the sort of sentence that should stop an election campaign dead in its tracks.

Is there going to be an ambulance?

Instead, we have developed an extraordinary collective ability to shrug.

An ambulance goes out of service? We shrug.

Calls are waiting? And again.

Not enough staff? And again.

Paramedics are working overtime to prevent more ambulances from going out of service? Yet again.

Perhaps the real scandal isn’t even the failure anymore. It’s how ordinary the failure has become. We have seen it often enough that we stopped being surprised. Then often enough that we stopped being outraged. And finally, often enough that we began treating the unacceptable as a normal feature of the system.

An ambulance is supposed to be available. It seems ridiculous that this needs to be written down.

That is precisely why it needs to be written down.

Tomorrow night, someone will win the election. There will be speeches, balloons, applause and an army of analysts explaining what Quebecers really meant when they voted. Eventually, the cameras will switch off.

The 9-1-1 lines won’t.

Someone will call because their mother isn’t breathing. Because their partner has collapsed. Because a child has been badly injured. That person won’t know anything about collective bargaining, schedules, staffing shortages or mitigation measures.

And they shouldn’t have to.

They called 9-1-1.

They will expect an ambulance to come.

They’re not asking for the moon. They’re asking for an ambulance.

And if, on the eve of a provincial election, we have reached the point where even that no longer merits being one of the big questions put to the people who want to govern Quebec, then the problem is much bigger than an ambulance being out of service.

We’ve gotten used to it.

— Hal Newman, The Last Ambulance - LDA