ORGSTRUCO | L'antidote à l'omerta du réseau québécois?

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ORGSTRUCO | L'antidote à l'omerta du réseau québécois?
Kekourge

Pendant quatre ans, le page Facebook Organisation structurelle coconstruite de lo praticienxe réflexixe (OrgStruCo) a fait rire, réfléchir et parfois grincer des dents.

Derrière les mèmes se trouvait une conversation beaucoup plus vaste sur la souffrance au travail, la bureaucratie, le silence, la solidarité et les limites d'un système qui peine parfois à prendre soin de celles et ceux qui prennent soin des autres.

Dans son nouveau livre 'Remercions', Mishel Kekourge revient sur cette aventure qui a marqué des dizaines de milliers de personnes et sur les réalités qui ont donné naissance à l'un des phénomènes les plus singuliers du réseau québécois de la santé et des services sociaux.

Bien qu'OrgStruCo soit né dans le milieu des services sociaux, plusieurs des thèmes abordés dans le livre — épuisement professionnel, bureaucratie, peur de parler, perte de sens, solidarité et résistance par l'humour — trouveront un écho chez de nombreux paramédics, répartiteurs médicaux d'urgence et autres intervenants de première ligne.

La Dernière Ambulance a donc posé quelques questions à Mishel Kekourge.

Voici les réponses.


LDA :

Quand vous regardez aujourd'hui les quatre années d'OrgStruCo, qu'est-ce que vous voyez d'abord : une page Facebook, un mouvement social, une œuvre artistique, un groupe de soutien ou autre chose?

Mishel Kekourge :

C'est tellement une belle question. Au début, je voyais ça comme une page Facebook de memes... au fil du temps, c'est devenu selon moi une forme de mouvement social conjugué à une forme de nous collectif. C'était par la bande un groupe de soutien, mais je ne l'ai jamais vraiment vu comme tel, j'ai vu ça comme un groupe d'amour et de changement social. Je pense que la complexité du projet et les différentes formes que ça a pris a rendu ça vraiment difficile à catégoriser.

C'est drôle, parfois, des gens considéraient ma page comme une page de blagues inoffensives, d'autres comme une page de critiques très négatives et déprimantes, d'autres comme une page d'éducation et une forme de refuge et d'autres étaient parfois complètement étonnés et irrités quand je parlais de politique! J'ai même récemment des gens qui ont fuit la page disant que c'était rendu trop Woke... Je leur réponds toujours à la blague que la page était déjà au degré maximum de woke depuis le début et que je n'étais pas responsable si iels n'avaient pas compris haha.

Org stru a pris racine à partir de mon cerveau, de mon vécu et ensuite de la communauté, je pense que c'est ça qui a transformé un JE en NOUS.


LDA :

Quel a été le moment précis où vous vous êtes dit : «Je ne peux plus simplement vivre ce que je vois dans le réseau, il faut que j'en fasse quelque chose»?

Mishel Kekourge :

Dans le livre, je parle de la violence institutionnelle que j'ai vécue, de ce qu'on nous forçait à faire, c'était rough... mais une fois que je suis revenu-e d'arrêt de travail dans une équipe fort sympathique, éventuellement, on m'a annoncé qu'il serait possible que je sois déplacé-e n'importe où et en plus, j'avais encore des conflits de valeurs assez poussés, mais je pense que l'annonce d'un autre déplacement contre mon gré éventuel était la goute qui faisait déborder le vase! J'avais vraiment envie de sacrer mon camp.

J'ai ensuite créé la page d'abord et avant tout pour me faire rire moi même et processer les traumas que j'avais vécus.

Je n'ai pas hésité quand j'ai commencé à publier, parce que je publiais déjà du contenu humoristique un peu partout par plaisir de façon ludique.

En rétrospective, il n'y avait pas grand chose de très réfléchi au début de la page cependant, c'était un peu fait par instinct.


LDA :

À quel moment avez-vous compris que les publications ne faisaient plus seulement rire les gens, mais qu'elles répondaient à une souffrance collective beaucoup plus profonde?

Mishel Kekourge:

Je pense que dès la première semaine ça a été un choc. Quand j'ai vu rapidement que des centaines de personnes s'abonnaient et commentaient que les publications résonnaient avec iels... On a commencé rapidement à m'écrire des témoignages de violence institutionnelle vécue. C'était comme m'ouvrir les yeux sur l'état de la situation du Québec.

J'ai réalisé très tard que c'était devenu vraiment un lieu où les gens se sentaient en confiance au point de m'écrire des situations très personnelles et intimes de violence et de souffrance.

Travaillant dans le domaine, j'ai quand même une bonne tolérance à la souffrance d'autrui et c'est une passion d'aider, je n'ai pas réalisé immédiatement le poids que ça constituait.

Éventuellement, c'est après 2 ou 3 ans que j'ai réalisé que mon humeur en souffrait et que je commençais aussi à devenir de plus en plus cynique et aigrie. En rétrospective, je pense que je vivais beaucoup de fatigue de compassion entre mon travail et la souffrance reçue sur OrgStru.


LDA :

Qu'est-ce que les dizaines de milliers de personnes qui suivaient OrgStruCo avaient en commun selon vous?

Mishel Kekourge :

La communauté d'OrgStru est tellement précieuse à mon coeur. J'y vois des gens profondément empathiques, humains et désireux de créer un monde équitable qui soutient les communautés marginalisées.

Honnêtement, il y a des gens de tous âges et toutes professions, donc je n'ai pas constaté de clash entre les générations sur la page.

Quant aux différentes professions, j'aime bien dire que tout le monde est coincé dans la machine. La pression de performance affecte tout le monde, la violence institutionnelle traverse les paliers hiérarchiques et la détresse humaine existe à tous les niveaux. Ce qui est différent, ce sont les rapports de pouvoir. Tu as beaucoup moins de chance d'être imputable si tu es gestionnaire, curieusement. Tu as aussi davantage de pouvoir discrétionnaire, mais même là, beaucoup de gestionnaires intermédiaires sont coincées en sandwhich aussi.

Une des différences, c'est que bien que la violence psychologique et le harcèlement psychologique peut exister à tous les paliers, ces violences sont davantages protégées si elles sont proférées par des personnes en situation de pouvoir.


LDA :

Dans le livre, vous parlez souvent de bureaucratie et de violence institutionnelle. À quoi cela ressemble-t-il concrètement pour une personne qui n'a jamais travaillé dans le réseau?

Mishel Kekourge :

En termes de bureaucratie, je pourrais en parler des heures.

Par exemple, une journée, si je dois rencontrer une personne 30 minutes pour parler de santé mentale, il y a tout un processus administratif qui vient avec. Parfois, l'établissement exige qu'on fasse remplir des questionnaires standardisés à la personne en début de rencontre. Ensuite, souvent, on doit faire une évaluation qui consiste en un gros questionnaire, lui aussi standardisé. Ensuite, on doit faire un plan d'intervention, qui est souvent un autre formulaire créé d'avance. Puis, je dois aller écrire une note d'évolution qui résume ce qui s'est passé dans la rencontre. Finalement, je dois aller rentrer une statistique dans le programme qui sert à documenté ce que je fais professionnellement. Dans tout ça, il y a beaucoup plus de formulaires que d'interaction humaine réellement basée sur les besoins de la personne.

Dans certains programme comme le Soutien à Domicile, les gens ont des minutages spécifiques pour chaque intervention. C'est chronométré, sinon, on peut te rencontrer et dire que tu n'es pas assez efficace.

La violence institutionnelle, c'est aussi te faire dire que tu as une cible par exemple de 7 évaluations à faire par semaine, même si personne n'y arrive. Ensuite, on va te rencontrer en privé pour te dire que tu n'es pas assez efficace, que tu dois te forcer davantage et on va remettre en question ta capacité à gérer ton temps, alors que ce sont les cibles qui sont humainement irréalistes. Si tu oses critiquer le système ou le processus, on peut te dire que tu es un leader négatif et que tu manques de loyauté à l'employeur. Souvent, ces rencontres se font sans t'aviser et donc, tu n'as pas la chance d'avoir une tierce partie avec toi.

Tu en ressors avec du stress intense, un sentiment d'incompétence, une remise en question de ta profession et de ton professionnalisme et trop souvent, des cauchemars et des émotions dépressives. Alors qu'en fait, c'est le système qui est brisé, pas ta gestion du temps.


LDA :

Pourquoi tant de travailleurs ont-ils l'impression qu'il est risqué de parler ouvertement de ce qu'ils vivent?

Mishel Kekourge :

Comme j'en parle dans le livre, il existe énormément d'exemples concrets, publics et médiatisés des représailles contre les personnes qui parlent des situations en milieu de travail. On a vu plusieurs exemples de mesures disciplinaires allant jusqu'à des suspensions sans soldes ou même l'expulsion d'un programme de stage. Ce qui se passe donc, c'est que les gens ont peur en silence, n'osent pas parler et on constate même des gens qui vont finir par se conformer au système et le défendre, comme on le verrait avec le Syndrome de Stockholm. La peur et les représailles forment de loyaux soldats qui tolèrent parfois l'intolérable, par peur. Des fois, se conformer et faire partie du système fini par faire moins peur et c'est profondément tragique.

Par chance, récemment, les choses changent. L'Ordre des Travailleurs Sociaux et Thérapeutes Conjugaux et Familiaux ont décidé d'entamer une poursuite pénale contre une gestionnaire en ressources humaines qui avait appelé à exercer des représailles contre une personne qui lançait l'alerte!

Je pense que c'était une des forces de la page : on a pu dénoncer, médiatiser et donner une voix aux gens qui avaient peur de représailles en utilisant l'anonymat et une tribune immense, rejoignant la grandeur du Québec.


LDA :

L'humour est partout dans votre livre. Est-ce une façon de résister, de survivre ou de ne pas sombrer?

Mishel Kekourge :

L'humour est tellement important. C'est un véhicule qui permet la connexion humaine, de la détente, un sentiment de bien-être. Ça peut aussi être une façon de rendre digeste des sujets plus difficiles, complexes et souffrants! Ça a été utilisé depuis toujours pour faire de l'éducation populaire et renverser les rapports de pouvoir aussi!

Quand on rit des personnes au pouvoir, on peut parfois renverser le rapport de pouvoir, se donner du courage pour pouvoir affronter ce qui semblait trop épeurant avant d'en rire!!

Je me demande si les neurotransmetteurs générés pendant le rire ne seraient pas en partie responsable de son pouvoir! On génére des endorphines et de la dopamine en riant, procurant un sentiment de bien-être qu'on associe très probablement aux gens et à la situation. On a envie d'être avec des gens avec qui on peut rire!

J'aime beaucoup ta question à savoir s'il y a des choses desquelles je refuse de rire. Je n'y ai jamais réfléchi profondément, mais j'ai certains guides de conduite.
Je veux toujours faire attention pour que l'humour ne soit pas stigmatisant. Je considère que je vais devoir travailler toute ma vie pour m'assurer de prendre conscience de certains biais stigmatisants.

Je considère aussi que certains sujets méritent d'être abordés avec minutie et des trigger warnings pour éviter des réactions post-traumatiques. Tout ce qui touche certaines formes de violences ou de drames mérite d'être réfléchi. Je pense aussi qu'on ne doit pas rire de l'apparence des gens ou de caractéristiques qui ne sont pas choisies par la personne.

Ceci dit, ma réflexion est loin d'être encore finale, mais je veux toujours m'assurer que mon humour ne soit pas fondamentalement blessant pour les communautés marginalisées et qu'il ne serve pas à propager des construits sociaux stigmatisants et violents.

Je considère que mon humour est imparfait et il le demeurera probablement, mais j'ai clairement immensément évolué à force de me faire call out quand mon humour était inapproprié!


LDA :

Quel a été le prix personnel à payer pour porter cette parole publique pendant quatre ans?

Mishel Kekourge :

En rétrospective, la première phrase qui me vient en tête c'est : ESTI QUE C'ÉTAIT LOURD lol

Je ne referais jamais ça honnêtement. J'ai beaucoup aimé le faire, mais c'était un travail quotidien, 7 jours sur 7, plusieurs heures par jour, à gérer, créer, commenter, répondre, réfléchir, me renseigner, lutter, médiatiser, expliquer, recevoir de la souffrance, souvent de la haine, des fois des menaces.

Mon cerveau est déjà extrêmement dissipé, hypersensible et hyperactif, avoir un contact aussi compulsif avec les médias sociaux et des sujets souffrants était une très très très mauvaise idée.

Mon cerveau a besoin de calme et d'apaisement, OrgStru c'était TOUT sauf du calme et de l'apaisement haha.

Je pense que je peux dire que ma blonde a souffert d'OrgStru et j'en suis profondément désolé-e.

Je n'ai vraiment pas été aussi présent-e que j'aurais voulu pendant ces années et j'ai été dans des états émotionnels parfois assez souffrants et distraits à cause de la page.

Depuis que le projet est fermé, c'est le jour et la nuit.

Là, la page est réouverte pour publiciser mon livre, mais l'approche est assez différente. C'est beaucoup moins compulsif, beaucoup moins militant et surtout, c'est temporaire.


LDA :

Beaucoup de paramédics, de répartiteurs médicaux d'urgence et d'autres travailleurs de première ligne vont se reconnaître dans votre livre. Qu'aimeriez-vous leur dire aujourd'hui?

Mishel Kekourge :

J'ai non pas seulement un respect, mais une admiration sans bornes pour les personnes qui font la répartitions, les paramédis et les personnes en première ligne. Je pourrais passer des heures à décrire les raisons de cette admiration, mais je voudrais d'emblée pointer d'une part la quantité inouie de formes d'intelligence que ça prend pour faire leur travail. Il faut savoir gérer la pression, l'urgence, le risque, des situations inconnues, il faut des connaissances psychologiques, des connaissances médicales, il faut un savoir-être exceptionnel. Tout ceci, c'est pour moi des qualités humaines de la plus haute importance.

Ce sont des métiers essentiels et je vais dire quelque chose qui ne fera pas l'unanimité, pis j'm'en fout : Je considère que ces gens méritent d'avoir des salaires qui sont proches de ceux des médecins.

Ces personnes méritent non seulement un salaire élevé, mais des conditions dignes pour pouvoir travailler de façon sécuritaire et récupérer pour vrai lors des congés en plus d'avoir des vacances qui ne sont pas une convalescence, mais du vrai temps en contact avec ce qui a du sens pour elleux.

La société ne pourrait juste pas fonctionner sans les personnes à la répartition, les paramédics et la première ligne.

Honnêtement, je considère toujours que le concept de hiérarchie médicale ne fait aucun sens.

Essaie d'avoir un système médical avec juste des médecins et rien d'autre...

Essaie d'avoir un système médical sans les personnes à la répartition, les paramédics et la première ligne.

Vous sauvez des vies chaque jour.

Vous méritez d'être traité-es comme tel.


LDA :

Pendant quatre ans, vous avez observé des milliers de travailleurs tenter de prendre soin des autres. Selon vous, qui prend soin des personnes qui prennent soin des autres?

Mishel Kekourge :

Quelle belle question. Une grande émotion me monte quand je la lis. En ce moment, au Québec, non seulement, il y a trop peu de gens pour prendre soin des gens qui prennent soin. En plus, il y a énormément de gens qui font du mal aux gens qui prennent soin.

Chaque fois que le gouvernement lowball les conventions collectives, chaque fois que les agences maltraitent leur employé-es, chaque fois que les chroniqueurs chient sur les travailleur-euses...

Chaque fois que des employé-es vivent du racisme, du sexisme, de la transphobie, du classisme

Chaque fois qu'une consigne vient accentuer la violence institutionnelle...

On éteint à petit feu les âmes qui prennent soin des autres.

Par chance, il existe encore des services qui aident. Personnellement, dans mon travail, j'aide énormément de gens qui travaillent en intervention sociale et en santé. Il existe encore des milieux de travail sains qui prennent soin de leurs employés.

Au final, c'est sûr qu'on a une responsabilité de mettre nos limites et de prioriser notre santé mentale et notre santé physique. Mais les initiatives individuelles demeureront insuffisantes.

Nous devons créer une société et une mentalité où nous protégeons à tout prix les personnes en charge d'aider, de soigner, de guérir, de soutenir, d'accompagner et de défendre la population.

Merci pour tout ton travail Hal, c'est extrêmement précieux tout ce que tu fais.

Remercions.


Ce livre retrace le parcours ďun mouvement social impromptu et imparfait, né ďune trajectoire traumatiquement folichonne comme employé-e des services sociaux.

Il raconte comment la souffrance collective peut devenir une table ronde autour de laquelle se coordonnent les forces du changement.

Le moment où la colère, l'indignation et les cris de détresse peuvent devenir des cris de ralliement.

Où ľhumour, l'irrévérence et la satire peuvent devenir des véhicules de changement social.

À travers une écriture décapante, tendre, incisive et kekourgesque, Remercions explore les absurdités du réseau, la violence administrative, les mécanismes de contrôle déguisés en bienveillance et la manière dont on tente de rester humain-e dans des systèmes qui ne le sont pas.

"ICITTTTEEE POUR ACHETER!"

https://remercions.com/

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