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Collaboration spéciale : La chronique de Martin Viau

Collaboration spéciale : La chronique de Martin Viau

LE COÛT DE LA VIE, DE NOTRE VIE

Le 5 avril 2015, je subissais un grave accident de travail. Je détaille l’expérience dans un chapitre de mon livre, Un dernier tour d’ambulance. Au moment de l’impact, j’étais passager avant. Durant ma convalescence de plusieurs mois, je ne compte plus les fois où j’ai songé à ce qui serait arrivé si j’avais eu le malheur d’être assis à l’arrière : il n’y avait qu’une seule réponse.

Je serais mort sur le coup.

Je restais chanceux d’avoir survécu à ce violent accident malgré et ce même si je portais ma ceinture de sécurité. Il en aurait été autrement si j’avais eu la malchance d’être au chevet d’un patient dans le module l’arrière. Au Québec, certains modèles d’ambulance sont équipés de ceintures à deux points d’attaches (aux hanches), dans le module de soins. Au mieux, ce sont des ceintures en trois points hanches et épaule). Ces ceintures n’offrent que peu de protection lors d’un face à face, car nous sommes pas assis face à la route, mais plutôt de côté. Il n’y a aucun coussin gonflable à l’arrière. Vous êtes projeté comme une poupée de chiffon lors d’un accident. Les blessures au cou et au dos, dans le cas d’un impact avant à haute vitesse, ne peuvent qu’être sévères, voire graves.

Bien que la chose soit balayée du revers de la main dans les exigences minimales de sécurité lors de la conception des véhicules ambulanciers québécois (exigences émises par le gouvernement), il y a encore bien pire. Lorsque nous transportons un patient en arrêt cardio-respiratoire et que nous effectuons du massage cardiaque en direction de l’hôpital, on exige que nous soyions debout, pour que le massage soit efficace. Or, il n’y a aucun système qui nous retienne en place. Aucun harnais, aucune ceinture. Nous sommes à la merci d’une collision, sans protection aucune.

Durant mon repos, une chose m’apparaissait de façon claire : plus jamais je n’allais mettre ma vie en danger pour qui que ce soit, sous aucun prétexte. Car c’est bel et bien ce qu’on exige de nous. Ce n’est que par un incroyable concours de circonstances favorables qu’aucun paramédic n’ait encore perdu la vie dans ce genre d’accident. Toutefois, ce jour funeste ne peut qu’arriver. Les statistiques nous rattraperons, tôt ou tard.

À mon retour sur la route, au début de l’année 2016, j’avisai mon partenaire de la façon dont j’allais réagir si je devais manœuvrer un patient en ACR. Il supportait ma démarche. Le hasard dictant les choses dans notre métier, je du intervenir sur un arrêt cardiaque dans la première semaine de mon retour en poste. Nos protocoles indiquaient que nous devions continuer les manœuvres durant le transport. J’informai mon partenaire que j’allais bien effectuer le massage cardiaque sur le patient, mais que je le ferais assis et attaché, au meilleur de mes capacités tout en étant en sécurité. Il acquiesça. Je décris à haute voix tous mes gestes, pour que le moniteur-défibrillateur, qui enregistre vocalement la totalité de nos appels, garde la preuve. Une fois l’intervention terminée, j’ai décrit la totalité de mes gestes dans un rapport médico-légal, dont j’ai gardé copie en prévision de devoir défendre ma position. J’ai informé le syndicat de ma démarche, sachant fort bien que toutes les interventions impliquant un patient en ACR sont révisées au niveau gouvernemental.

Le temps passa, et rien n’arriva.

Jusqu’à ce que, le matin du 17 juillet 2023, on me bombarde en privé d’un lien vers un article de la Presse (« Pour vouloir bien faire, on a blessé quelqu’un sévèrement[1] », par Philippe Teisceira-Lessard).

En 2020, un pompier montréalais a été gravement blessé lorsqu’il effectuait un massage cardiaque dans une ambulance. À la suite de l’enquête sur l’affaire, la CNESST déclare :

« Effectuer un massage cardiaque debout dans une ambulance qui file à toute allure, sans être attaché, pose un danger exagéré pour ceux qui effectuent ce travail. »

Tout d’abord, plusieurs accidents sont survenus par le passé, durant lesquels les paramédics manœuvrent debout sans protection ont été blessés. La CNESST n’a jamais pris position. Du côté des employeurs (et de certains syndicats), on nous référait à la Loi sur la santé et la sécurité du travail[2], chapitre S-2.1, article 13. Il faut prendre connaissance de l’article précédent (art. 12) pour saisir le flou juridique malsain qui perdure dans cette loi :

12. Un travailleur a le droit de refuser d’exécuter un travail s’il a des motifs raisonnables de croire que l’exécution de ce travail l’expose à un danger pour sa santé, sa sécurité ou son intégrité physique ou psychique ou peut avoir l’effet d’exposer une autre personne à un semblable danger.

13. Le travailleur ne peut cependant exercer le droit que lui reconnaît l’article 12 si le refus d’exécuter ce travail met en péril immédiat la vie, la santé, la sécurité ou l’intégrité physique ou psychique d’une autre personne ou si les conditions d’exécution de ce travail sont normales dans le genre de travail qu’il exerce.

Donc, pour un paramédic, ou un premier répondant (pompier, policier, etc.), on justifiait l’absence complète de mesure de protection en arguant que ces conditions de travail sont ‘normales’ pour le genre de travail exercé. Comprenez-bien de quoi il en retourne : on nous a répété pendant des années qu’il était normal pour nous de mettre notre vie de risquer notre vie, qui plus est, pour pratiquer des manœuvres sur une personne techniquement décédée. Il est pour le moins suspect d'entendre un représentant d'Urgences-santé souligner spécificiquement qu'un seul pompier a été blessé lors de circonstances semblables depuis 2008, passant sous silence tous les incidents du genre qui aurait pu impliquer un paramédic.

Pire encore. Des harnais de sécurité spécialement conçus pour l’arrière des ambulances existent[3]. Depuis quelques années, des masseurs automatisés[4]qui s’installent sur le patient (et offre un massage de bien meilleure qualité qu’une personne devant travailler durant de longues minutes, en continue, debout, dans un véhicule en mouvement) se retrouvent ailleurs dans le monde, et sont déjà homologués ici. Le gouvernement du Québec refuser de financer quoi que ce soit pour permettre aux paramédics de travailler de façon sécuritaire à l’arrière d’une ambulance. Mais on exige d’eux de le faire sous menaces explicitent de renvoie (un classique qui traverse les âges et les régions administratives de la province), prétextant qu’il s’agirait carrément de refuser de soigner un patient.

À quand des gestionnaires de compagnies ambulancières, des associations de compagnies ou de coopératives ambulancières prêts à défendre les paramédics au lieu de violemment protéger le statu quo tout en se gargarisant de garantir à tout le sacro-saint ‘service à la population’ devenu un fourre-tout pour perpétuer l’abus des droits fondamentaux des paramédics tout en sabotant de leurs conditions de travail et leurs carrières ? Ce prix, ces sacrifices, comme à chaque fois qu’on doit presser le citron déjà desséché, il n’y a que les paramédics qui le paient au quotidien. Ce n’est jamais ces cadres, ceux-là qui se sont littéralement sauvés des affres de la pratique paramédicale sur la route en échange d’un horaire tranquille de bureau, ceux qui se pavanent et se prêtent à la première séance photo venue, bananiers aux épaules, occupés à enfiler des rencontres vides tout en mangeant toujours à l’heure à nos frais, incapables de combler les manques de paramédics sur le terrain tout en se réclamant haut et fort (bien que ne pratiquant plus depuis longtemps) d’être eux-mêmes, encore et toujours, évidemment, des paramédics en bonne et due forme.

À quand un syndicat qui osera briser le silence complice pour expliquer clairement, ouvertement à ses membres qu’ils ont le droit de dire ‘non’, et qu’il est tout à fait légitime de refuser de mettre leur vie en danger ? Car dans les conditions actuelles, c’est inéluctable : un jour, un intervenant va perdre bêtement la vie. Une vie qui aurait pu facilement être sauvée, si on daignait la considérer dès maintenant. Peut-être qu’ensuite, les choses changeront, comme il est coutume au Québec. Il n’y a que les tragédies (jamais imputables à quiconque) pour aller de l’avant. Personne n’a à payer le prix ultime du manque crasse de reconnaissance des dangers auxquels nous faisons face de la part des autorités gouvernementales. Les outils existent. Ils sont certifiés. Ils sont fonctionnels.

Les policiers ont une veste pare-balle pour leur travail au quotidien. Les pompiers vont au feu équipés d’appareils respiratoires isolants (SCBA).

Nous, nous n’avons rien.

Les gestionnaires du réseau de la santé, ces grands décideurs qui croient voir tout de haut mais rien de près, obnubilé par les chiffres des dépenses sans comprendre les gains futurs des investissements présents, refusent de nous les fournir. Ils préfèrent jongler avec nos vies, car ils (et surtout nous), avons tous été chanceux. Jusqu’à maintenant.

C’est odieux. C’est lâche.

Collègues, cessez de mettre vos vies en jeu : elles valent plus ça.



[1] https://www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/2023-07-17/rapport-de-la-cnesst-sur-les-premiers-repondants/pour-vouloir-bien-faire-on-a-blesse-quelqu-un-severement.php?sharing=true&fbclid=IwAR0I2cZSR5CHVu4ehjkbjI9PLRmDvd7DFMB87YBvtOUUXzw3oi3qdlCZkGE

[2] https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/lc/S-2.1

[3] https://www.imminet.com/products/seat-belts-restraints/per4max/

[4] https://www.lucas-cpr.com/fr/


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