DOSSIER | Qui surveille le réseau ambulancier québécois?

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DOSSIER | Qui surveille le réseau ambulancier québécois?

Santé Québec affirme exercer une surveillance en temps réel du réseau préhospitalier. Mais dans une série de réponses transmises à La Dernière Ambulance, l'organisation confirme ne pas tenir certains registres provinciaux qui permettraient de mesurer des situations pourtant fondamentales pour évaluer la capacité du réseau à répondre à la population.

Depuis plusieurs années, La Dernière Ambulance documente quotidiennement le fonctionnement du système paramédical québécois.

Des appels prioritaires qui attendent qu'une ambulance devienne disponible. Des quarts de travail non comblés. Des ambulances qui ne sont pas mises en service. Des pénuries de personnel. Des mesures de contingence. Des périodes de forte pression opérationnelle. Des délais prolongés avant qu'une ressource puisse être affectée à un appel.

Ces informations nous parviennent de différentes régions du Québec, par l'entremise de documents, de données obtenues par demandes d'accès à l'information, de communications officielles et de sources directement impliquées dans les opérations.

Nous avons toujours considéré cette information pour ce qu'elle était : du matériel journalistique permettant de documenter le fonctionnement du réseau.

La réponse que vient de transmettre Santé Québec à une série de questions de LDA nous oblige toutefois à regarder cette accumulation de données sous un autre angle.

Santé Québec nous confirme notamment qu'elle ne tient pas de registre centralisé permettant de comptabiliser l'ensemble des mesures de contingence mises en œuvre pour maintenir la capacité de réponse ambulancière.

Elle indique également qu'elle ne tient pas de registre des bris de service.

Et lorsque LDA lui demande si Santé Québec recense les situations où un appel prioritaire ne peut recevoir immédiatement une ambulance en raison de l'absence de ressources disponibles, la réponse est sans équivoque :

« Non. »

Santé Québec affirme néanmoins suivre les risques de découverture, l'évolution des bris de service, la disponibilité des véhicules ambulanciers et les besoins de coordination interrégionale.

Elle indique également qu'« une surveillance en temps réel » est exercée afin de détecter les situations susceptibles de compromettre temporairement la couverture ambulancière.

Mais il n'existe, selon la réponse transmise à LDA, aucun seuil ou indicateur opérationnel précis entraînant automatiquement le déploiement de mesures provinciales de coordination ou de contingence.

Cela soulève une question beaucoup plus fondamentale que celles que nous avions initialement posées.

Si Santé Québec ne recense pas centralement les situations où des appels prioritaires attendent faute d'ambulance disponible, ne tient pas de registre des bris de service ou des mesures de contingence et ne dispose pas de seuils provinciaux précis déclenchant automatiquement une intervention, sur quelles données mesurables peut-elle déterminer si le système ambulancier québécois maintient une capacité de réponse adéquate à la population?

Il y a également un constat inhabituel pour LDA.

Depuis des années, nous conservons les informations opérationnelles qui nous sont transmises. Prises individuellement, elles racontent une journée difficile à Montréal, un manque d'ambulances dans une région, plusieurs appels prioritaires en attente ailleurs ou une période pendant laquelle le réseau fonctionne sous forte pression.

Ensemble, elles commencent à former autre chose.

LDA pourrait avoir constitué, sans l'avoir initialement cherché, l'un des rares portraits longitudinaux et interrégionaux de certaines perturbations opérationnelles du système paramédical québécois.

Ce portrait est nécessairement incomplet. Il dépend de l'information à laquelle nos sources et nos démarches journalistiques nous donnent accès. Il ne saurait remplacer un système provincial de surveillance opérationnelle.

Il n'a d'ailleurs jamais été conçu pour le faire.


Ce dossier de La Dernière Ambulance comprend quatre articles à explorer :

1 — Quand un appel prioritaire attend

2 – « Bris de service » : ce que Santé Québec mesure — et ce que le terme ne signifie pas

3 — Santé Québec affirme surveiller le réseau ambulancier « en temps réel »

4 — Un système d’un milliard de dollars. Mais sait-on vraiment ce qui s’y passe?

Dans chacun de ces articles, nous présentons les réponses de Santé Québec et, lorsqu'elles sont directement liées à notre analyse, les questions précises que LDA lui a posées.

Ensemble, ces quatre articles soulèvent une question fondamentale :

Comment sait-on, à l'échelle du Québec, si une ambulance sera disponible lorsque quelqu'un en aura besoin?


Quand un appel prioritaire attend faute d'ambulance, Santé Québec ne recense pas l'événement

Santé Québec confirme à La Dernière Ambulance qu'elle ne recense pas, à l'échelle provinciale, les situations où un appel prioritaire ne peut recevoir immédiatement une ambulance en raison de l'absence de ressources disponibles. Les Centres de communication santé voient pourtant ces situations se produire en temps réel.

Lorsqu'un appel au 9-1-1 nécessite une intervention ambulancière, il est traité et priorisé par un Centre de communication santé (CCS).

Le CCS connaît les demandes de service en attente et la disponibilité des ressources ambulancières.

Mais que se passe-t-il, à l'échelle provinciale, lorsqu'un appel prioritaire attend parce qu'aucune ambulance n'est immédiatement disponible?

C'est l'une des questions que La Dernière Ambulance a posées à Santé Québec.

La réponse tient d'abord en un mot.

Non.


QUESTION DE LDA

Appels prioritaires sans ambulance immédiatement disponible.

Lorsqu'un appel prioritaire ne peut recevoir immédiatement une ambulance en raison de l'absence de ressources disponibles, cet événement est-il recensé par Santé Québec?

RÉPONSE DE SANTÉ QUÉBEC

« Non, mais il est important de préciser qu'il appartient aux Centres de communication santé:

de traiter et de prioriser les appels conformément aux protocoles élaborés par Santé Québec ou le ministre, selon le cas; (LSPU, art. 22, 2e) ·
d’affecter et de répartir les ressources préhospitalières disponibles de façon appropriée, efficace et efficiente; (LSPU, art. 22, 3e) »

ANALYSE DE LDA

La réponse établit deux choses distinctes.

Premièrement, les Centres de communication santé ont la responsabilité de traiter et de prioriser les appels ainsi que d'affecter les ressources préhospitalières disponibles.

Deuxièmement — et c'était précisément l'objet de notre question — Santé Québec ne recense pas l'événement lorsqu'un appel prioritaire ne peut recevoir immédiatement une ambulance parce qu'aucune ressource n'est disponible.

Il ne s'agit pas de savoir si le CCS voit l'appel.

Il le voit.

Il ne s'agit pas non plus de savoir si le CCS connaît la disponibilité des ambulances.

Santé Québec nous l'a également confirmé dans une autre réponse :

« En tout temps, les centres de communication santé suivent les demandes de service et la disponibilité des véhicules. Ce sont eux qui font les ajustements de la couverture de territoire en temps réel. »

La question est plutôt de savoir ce qu'il advient ensuite de cette information à l'échelle provinciale.

Si un appel prioritaire attend 5, 15, 30 ou 60 minutes avant qu'une ambulance devienne disponible, l'événement est visible opérationnellement au CCS.

Mais selon la réponse fournie à LDA, le fait même qu'un appel prioritaire se soit retrouvé sans ambulance immédiatement disponible n'est pas recensé par Santé Québec.

Cette distinction est fondamentale.


CE QUE NOUS NE SAVONS PAS

La réponse de Santé Québec ne permet pas de déterminer combien de fois cette situation survient au Québec.

Elle ne permet pas non plus de déterminer combien de patients prioritaires ont attendu faute de ressource immédiatement disponible, dans quelles régions ces situations surviennent le plus fréquemment, combien de temps ces patients attendent ou comment cette fréquence évolue dans le temps.

Cela ne signifie pas nécessairement que ces données n'existent nulle part dans le système.

Les CCS disposent manifestement de données opérationnelles puisqu'ils doivent connaître les appels et les ressources disponibles afin d'effectuer la répartition en temps réel.

Mais la réponse de Santé Québec indique que l'événement n'est pas recensé par Santé Québec.

C'est une différence importante.


ET LORSQU'UN DÉLAI CONTRIBUE À UN PRÉJUDICE GRAVE OU À UN DÉCÈS?

LDA a également posé cette question à Santé Québec.

QUESTION DE LDA

Délais de réponse et événements indésirables.

Santé Québec effectue-t-elle un suivi des situations où un délai de réponse ambulancière est identifié comme facteur contributif à un préjudice grave ou à un décès?

RÉPONSE DE SANTÉ QUÉBEC

« Au niveau régional, les situations jugées préoccupantes font l'objet d'une analyse afin de mieux comprendre les facteurs ayant contribué à l'événement.

Une analyse globale est réalisée dans le cadre des travaux d'évaluation de la desserte ambulancière. Ces analyses permettent de soulever les tendances et les enjeux liés à l'accessibilité et à la performance des services préhospitaliers d'urgence. »

ANALYSE DE LDA

Cette réponse apporte une nuance importante.

Des situations jugées préoccupantes peuvent donc faire l'objet d'une analyse régionale, notamment afin de comprendre les facteurs ayant contribué à l'événement.

Santé Québec affirme également réaliser une analyse globale dans le cadre de ses travaux sur la desserte ambulancière.

Mais cette surveillance intervient dans un contexte où Santé Québec vient de confirmer qu'elle ne recense pas systématiquement l'événement de départ : un appel prioritaire qui ne peut recevoir immédiatement une ambulance en raison de l'absence de ressources disponibles.

Cela soulève une question de mesure.

Pour évaluer l'accessibilité d'un système ambulancier, il est évidemment important de connaître les délais de réponse.

Mais il peut être tout aussi important de savoir pourquoi le délai s'est produit.

Une ambulance peut arriver tardivement pour différentes raisons : distance, conditions routières, géographie, volume d'appels ou autres contraintes opérationnelles.

Une autre situation est cependant très différente :

le patient attend parce qu'au moment où son appel doit être affecté, aucune ambulance n'est disponible pour lui répondre.

C'est précisément cette situation que LDA cherchait à isoler dans sa question.


UNE DONNÉE QUE LDA DOCUMENTE DÉJÀ

La Dernière Ambulance documente régulièrement des périodes durant lesquelles des appels prioritaires demeurent en attente d'affectation en raison de l'indisponibilité des ressources ambulancières.

Notre portrait est incomplet.

LDA n'a pas accès en permanence aux systèmes opérationnels des Centres de communication santé et ne peut donc prétendre mesurer l'ensemble de ces événements au Québec.

Nos informations proviennent de données, de documents et de sources auxquelles nous avons accès dans le cadre de notre travail journalistique.

Mais la réponse de Santé Québec donne aujourd'hui une nouvelle importance à ces observations.

Nous documentons un phénomène que Santé Québec nous dit ne pas recenser à l'échelle provinciale.

La question n'est donc plus seulement de savoir si des appels prioritaires attendent parfois qu'une ambulance devienne disponible.

Nous savons que cela se produit.

La question devient :

À quelle fréquence?

Pendant combien de temps?

Dans quelles régions?

Avec quelles conséquences pour les patients?

Et surtout :

si ces événements ne sont pas recensés provincialement, comment peut-on mesurer leur évolution et déterminer s'ils deviennent plus fréquents?

C'est l'une des questions au cœur de ce dossier de La Dernière Ambulance sur la surveillance opérationnelle du système paramédical québécois.


Pour Santé Québec, un « bris de service » ambulancier ne désigne pas nécessairement une situation où aucun véhicule n'est disponible pour répondre à un appel. La définition transmise à La Dernière Ambulance repose plutôt sur la mise en service des ambulances prévues au Plan de déploiement ou aux heures de services additionnelles. Santé Québec affirme par ailleurs ne tenir aucun registre des bris de service.

Qu'est-ce qu'un bris de service dans le système ambulancier québécois?

La question peut sembler simple.

Elle ne l'est pas.

Au cours des derniers mois, La Dernière Ambulance a régulièrement documenté des situations où la pression sur le réseau ambulancier était telle que des appels prioritaires demeuraient en attente avant qu'une ambulance puisse leur être affectée.

Santé Québec utilise pour sa part deux notions distinctes : le « risque de bris de service » et le « bris de service ».

LDA lui a demandé de définir précisément ces deux termes.

La réponse permet de comprendre une distinction essentielle dans la façon dont l'état du réseau est décrit.


QUESTION DE LDA

Définition d'un « risque de bris de service ».

Dans votre réponse, Santé Québec distingue un risque de bris de service d'un bris de service.

Quelle est la définition opérationnelle utilisée par Santé Québec pour chacune de ces notions?

Quels critères permettent de déterminer qu'une situation passe d'un risque de bris de service à un bris de service?

RÉPONSE DE SANTÉ QUÉBEC

« Un risque bris de service, c’est lorsqu’une situation laisse présager que l'entreprise ne sera pas en mesure de combler certains quarts notamment lors de la conception de l'horaire pour les semaines à venir.

Un bris de service désigne toute période pendant laquelle les ambulances ne sont pas mises en services conformément au Plan de déploiement ou aux heures de services additionnelles, incluant notamment :

La non-disponibilité d’une ambulance impliquée dans un accident de la route;
La non-disponibilité d’une ambulance en raison d’un bris ou d’entretien mécanique;
Le début tardif d’un quart de travail;
La fin prématurée d’un quart de travail;
Les heures de débordement qui n’ont pas été comblées par un TAP remplaçant. »

ANALYSE DE LDA

Cette définition apporte une précision fondamentale.

Le bris de service, tel que Santé Québec le définit dans sa réponse à LDA, est lié à la mise en service des ambulances prévues.

Autrement dit, la mesure porte sur la conformité entre les ressources qui devraient être mises en service selon le Plan de déploiement ou les heures additionnelles et celles qui le sont effectivement.

Une ambulance prévue qui ne peut être mise en service en raison d'un problème mécanique peut donc constituer un bris de service.

Un quart qui commence en retard peut constituer un bris de service.

Un quart qui se termine prématurément peut également en constituer un.

Mais cette définition ne repose pas sur un autre élément qui pourrait spontanément venir à l'esprit lorsqu'on parle de « bris de service » :

la disponibilité réelle d'une ambulance au moment où un patient en a besoin.

Cette différence est importante.

Une ambulance peut être parfaitement conforme au Plan de déploiement — elle est en service, dotée de ses paramédics et opérationnelle — tout en étant déjà affectée à un autre patient.

Il en va de même pour plusieurs ambulances simultanément.

Il devient donc théoriquement possible que toutes les ambulances prévues soient effectivement en service alors qu'un nouvel appel prioritaire doit attendre qu'une ressource se libère.

Selon la définition transmise par Santé Québec, cette situation ne constitue pas, à elle seule, un bris de service.

Dans le premier article de ce dossier, Santé Québec confirmait d'ailleurs à LDA qu'elle ne recense pas l'événement lorsqu'un appel prioritaire ne peut recevoir immédiatement une ambulance en raison de l'absence de ressources disponibles.

Nous sommes donc devant deux mesures différentes :

la mise en service des ressources ambulancières prévues;

et la capacité de ces ressources à répondre immédiatement à la demande réelle.

La première entre dans la définition du bris de service fournie par Santé Québec.

La seconde, selon sa réponse à LDA, n'est pas recensée provincialement lorsqu'un appel prioritaire se retrouve sans ambulance immédiatement disponible.


COMBIEN DE FOIS DES MESURES DE CONTINGENCE SONT-ELLES NÉCESSAIRES?

La définition du bris de service soulevait une autre question.

Lorsqu'une situation menace la couverture ambulancière, des mesures peuvent être prises afin d'éviter ou de limiter une interruption.

LDA a donc demandé à Santé Québec combien de fois ces mesures avaient été nécessaires.

QUESTION DE LDA

Utilisation des mesures de contingence.

Depuis le 1er juin 2026, à combien de reprises des mesures de contingence ont-elles dû être déployées afin de maintenir la capacité de réponse ambulancière dans chacune des régions du Québec?

RÉPONSE DE SANTÉ QUÉBEC

« Santé Québec ne tient pas de registre centralisé permettant de comptabiliser l’ensemble des mesures de contingence ou des actions mises en œuvre pour assurer le maintien de la capacité de réponse ambulancière.

Selon les circonstances, différentes mesures peuvent être déployées localement, régionalement ou à l’échelle provinciale par les entreprises ambulancières et les équipes de Santé Québec afin de prévenir ou de limiter les interruptions de service à la population. »

ANALYSE DE LDA

La réponse ne signifie pas que les mesures de contingence ne sont pas prises.

Santé Québec affirme précisément le contraire.

Des mesures peuvent être mises en œuvre localement, régionalement ou même à l'échelle provinciale.

Mais Santé Québec indique ne pas disposer d'un registre centralisé permettant de les comptabiliser.

Il n'est donc pas possible, à partir d'un tel registre provincial, de répondre à une question pourtant relativement simple :

Depuis le 1er juin, combien de fois le système ambulancier québécois a-t-il dû recourir à des mesures de contingence afin de maintenir sa capacité de réponse?

LDA a également demandé quelles circonstances avaient motivé ces interventions et souhaitait obtenir, si possible, un portrait par région.

La réponse de Santé Québec va plus loin.

RÉPONSE DE SANTÉ QUÉBEC

« Santé Québec ne tient pas de registre des bris de service.

Il est important de préciser que chaque situation est gérée localement. En collaboration avec les entreprises ambulancières et les établissements de santé concernés, nous assurons un suivi préventif des situations susceptibles d’entraîner une rupture de service.

Les entreprises ambulancières sont responsables de mettre en œuvre les mesures prévues à leur plan de contingence afin d’assurer le maintien des services. »

ANALYSE DE LDA

Cette réponse établit clairement la nature décentralisée du mécanisme.

Les situations sont gérées localement.

Les entreprises ambulancières mettent en œuvre leurs plans de contingence.

Santé Québec affirme participer, avec les entreprises et les établissements concernés, à un suivi préventif.

Mais une phrase demeure particulièrement importante :

« Santé Québec ne tient pas de registre des bris de service. »

Cela signifie qu'après avoir fourni à LDA une définition opérationnelle précise de ce qui constitue un bris de service, Santé Québec affirme ne pas maintenir de registre provincial de ces événements.


POURTANT, SANTÉ QUÉBEC DIT SUIVRE « L'ÉVOLUTION DES BRIS DE SERVICE »

Plus loin dans sa réponse à LDA, Santé Québec décrit les principaux indicateurs qu'elle utilise pour surveiller le réseau.

Elle écrit :

« Pour évaluer la capacité du réseau à maintenir les niveaux de service attendus, Santé Québec suit les situations à risque de rupture de couverture, l’évolution des bris de service, la disponibilité des véhicules ambulanciers et les besoins de coordination interrégionale. »

Les deux affirmations doivent être lues ensemble.

D'une part :

« Santé Québec ne tient pas de registre des bris de service. »

D'autre part :

Santé Québec « suit […] l’évolution des bris de service ».

Il ne s'agit pas nécessairement d'une contradiction.

Un suivi peut être effectué à partir d'informations transmises régionalement sans qu'elles soient consignées dans ce que Santé Québec considère comme un registre provincial des événements.

Mais la réponse ne précise pas comment l'évolution des bris de service est mesurée, ni quelles données permettent d'établir cette évolution en l'absence d'un registre.

Elle ne permet pas non plus de savoir combien de bris sont survenus, leur durée, leur répartition régionale ou leur évolution dans le temps.

C'est précisément le type d'information que LDA cherchait à obtenir.


UNE QUESTION DE DÉFINITION — MAIS AUSSI DE MESURE

Cette distinction dépasse largement une question de vocabulaire.

Si l'on veut évaluer la capacité réelle d'un système ambulancier, plusieurs phénomènes peuvent être pertinents.

Combien d'ambulances prévues n'ont pas été mises en service?

Pendant combien d'heures?

Pourquoi?

Combien de fois a-t-il fallu déclencher des mesures de contingence pour maintenir la couverture?

Et que se passe-t-il lorsque toutes les ressources prévues sont effectivement en service, mais qu'elles sont déjà occupées au moment où survient un nouvel appel prioritaire?

Les réponses transmises à LDA permettent maintenant de mieux comprendre comment Santé Québec définit certains de ces phénomènes.

Elles révèlent aussi les limites des données provinciales qu'elle dit conserver.

Un bris de service, selon la définition fournie par Santé Québec, mesure essentiellement un écart entre le service ambulancier prévu et celui effectivement mis en service.

Il ne mesure pas nécessairement l'écart entre la demande de la population et la disponibilité immédiate d'une ambulance.

Cette distinction devient particulièrement importante lorsqu'on cherche à répondre à une question beaucoup plus simple :

Un réseau peut-il être considéré comme pleinement en service si toutes les ambulances prévues sont sur la route, mais qu'un patient prioritaire doit tout de même attendre qu'une d'entre elles devienne disponible?

C'est au cœur de la question de la capacité réelle du système ambulancier québécois.


Santé Québec affirme surveiller le réseau ambulancier « en temps réel » — mais sans seuil provincial automatique d'intervention

Santé Québec affirme suivre la disponibilité des effectifs et des ambulances, les risques de rupture de couverture et les pressions exercées sur le réseau. Mais ses réponses à La Dernière Ambulance ne permettent pas d'identifier un tableau provincial précis regroupant ces indicateurs. L'organisation confirme également qu'aucun seuil opérationnel n'entraîne automatiquement le déploiement de mesures provinciales de coordination ou de contingence.

Dans les deux premiers articles de ce dossier, La Dernière Ambulance a examiné deux éléments particuliers des réponses transmises par Santé Québec.

Lorsqu'un appel prioritaire ne peut recevoir immédiatement une ambulance en raison de l'absence de ressources disponibles, Santé Québec affirme ne pas recenser cet événement.

Santé Québec définit par ailleurs un « bris de service » en fonction des ambulances qui ne sont pas mises en service conformément au Plan de déploiement ou aux heures de services additionnelles. Elle affirme ne pas tenir de registre des bris de service ni de registre centralisé permettant de comptabiliser l'ensemble des mesures de contingence.

Il reste donc une question essentielle :

Comment Santé Québec surveille-t-elle, à l'échelle provinciale, la capacité réelle du réseau ambulancier?

LDA a posé plusieurs questions afin de le comprendre.


SANTÉ QUÉBEC CONNAÎT-ELLE QUOTIDIENNEMENT L'ÉTAT DES EFFECTIFS?

Les ressources ambulancières dépendent d'abord de la disponibilité des paramédics nécessaires pour les mettre en service.

LDA a donc posé une question très précise.

QUESTION DE LDA

Connaissance de l'état des effectifs.

Sur une base quotidienne, Santé Québec reçoit-elle des informations concernant :

  • le nombre de paramédics absents;
  • le nombre de quarts de travail non comblés;
  • le nombre d'ambulances retirées du service en raison d'un manque de personnel?

Si oui, comment ces informations sont-elles utilisées dans la gestion provinciale du réseau?

RÉPONSE DE SANTÉ QUÉBEC

« Les entreprises ambulancières, les centres de communication santé et les équipes régionales de Santé Québec collaborent et suivent la situation en tout temps afin d'assurer le maintien et la continuité des services préhospitaliers d'urgence. »

ANALYSE DE LDA

La réponse confirme qu'un suivi de la situation est effectué en collaboration avec les entreprises ambulancières, les CCS et les équipes régionales de Santé Québec.

Elle ne répond toutefois pas directement aux trois éléments quantitatifs de la question.

Santé Québec ne précise pas si elle reçoit quotidiennement un décompte provincial du nombre de paramédics absents.

Elle ne précise pas si elle connaît quotidiennement le nombre total de quarts non comblés.

Elle ne précise pas non plus si elle dispose d'un décompte provincial des ambulances qui ne peuvent être mises en service en raison d'un manque de personnel.

Il serait donc incorrect de conclure, à partir de cette réponse, que Santé Québec ne possède pas ces informations.

Mais sa réponse ne permet pas non plus d'établir qu'elle les possède sous forme de données provinciales consolidées.

La distinction est importante.


COMMENT DÉTERMINE-T-ON SI LES EFFECTIFS SONT SUFFISANTS?

LDA avait précédemment appris que Santé Québec ne disposait pas de données provinciales concernant la proportion des heures travaillées reposant sur le temps supplémentaire.

Nous lui avons donc demandé quels indicateurs elle utilisait pour déterminer si les effectifs disponibles étaient suffisants.

QUESTION DE LDA

Indicateurs utilisés pour évaluer la capacité du réseau.

Quels sont les principaux indicateurs opérationnels utilisés par Santé Québec pour évaluer la capacité du réseau préhospitalier à maintenir les niveaux de service attendus et pour déterminer si les effectifs disponibles sont suffisants?

RÉPONSE DE SANTÉ QUÉBEC

« Santé Québec suit les risques de découverture à partir des informations fournies par les établissements de santé, les centres de communication santé et les entreprises ambulancières. »

ANALYSE DE LDA

Santé Québec identifie donc le risque de découverture comme un élément de surveillance.

Mais la réponse ne fournit aucun indicateur quantitatif permettant de déterminer à partir de quel niveau les effectifs deviennent insuffisants.

Aucun ratio d'effectifs.

Aucun nombre minimal de ressources.

Aucun pourcentage de quarts non comblés.

Aucun niveau maximal de recours au temps supplémentaire.

Aucun nombre d'appels en attente.

Aucun délai de réponse.

Cela ne signifie pas nécessairement qu'aucune de ces données n'est utilisée régionalement.

Cela signifie que Santé Québec n'en identifie aucune dans sa réponse comme seuil provincial permettant de déterminer que les effectifs disponibles sont insuffisants.


QUE REGARDE ALORS SANTÉ QUÉBEC?

LDA a posé la question encore plus directement.

QUESTION DE LDA

Indicateurs de surveillance provinciale.

Quelles sont les principales données opérationnelles consultées quotidiennement par Santé Québec afin d'évaluer l'état du réseau préhospitalier québécois?

Nous souhaiterions notamment connaître les indicateurs utilisés pour suivre la performance du réseau ainsi que les risques opérationnels.

RÉPONSE DE SANTÉ QUÉBEC

« Nous suivons l’état du réseau préhospitalier à partir des informations transmises par les centres de communication santé, les établissements de santé et de services sociaux ainsi que les entreprises ambulancières.

Les principaux risques opérationnels surveillés demeurent la disponibilité des effectifs paramédicaux, l’augmentation ponctuelle de la demande de services, notamment lors d’événements majeurs ou de périodes de forte chaleur, ainsi que les délais de remise en disponibilité des ambulances lorsque les établissements hospitaliers connaissent une pression importante.

Pour évaluer la capacité du réseau à maintenir les niveaux de service attendus, Santé Québec suit les situations à risque de rupture de couverture, l’évolution des bris de service, la disponibilité des véhicules ambulanciers et les besoins de coordination interrégionale.

Une surveillance en temps réel est également exercée afin de détecter les situations susceptibles de compromettre temporairement la couverture ambulancière et de mettre en œuvre, au besoin, les mesures appropriées. »

ANALYSE DE LDA

C'est probablement la description la plus complète fournie par Santé Québec de son mécanisme de surveillance opérationnelle.

Plusieurs éléments sont identifiés :

  • la disponibilité des effectifs paramédicaux;
  • l'augmentation ponctuelle de la demande;
  • les délais de remise en disponibilité des ambulances dans les établissements hospitaliers;
  • les risques de rupture de couverture;
  • l'évolution des bris de service;
  • la disponibilité des véhicules;
  • les besoins de coordination entre les régions.

Santé Québec affirme également exercer une « surveillance en temps réel ».

Ce que la réponse ne fournit pas, ce sont les mesures permettant de quantifier plusieurs de ces éléments à l'échelle provinciale.

Quel niveau de disponibilité des effectifs est considéré adéquat?

À partir de quel niveau la demande dépasse-t-elle la capacité disponible?

Combien de ressources doivent demeurer disponibles dans une région?

Quelle durée d'attente d'un appel prioritaire devient préoccupante?

Combien de bris de service surviennent?

Combien de mesures de contingence sont nécessaires?

La réponse décrit ce qui est surveillé.

Elle décrit beaucoup moins précisément comment l'état de ces éléments est mesuré à l'échelle provinciale.

Cette distinction prend davantage d'importance lorsqu'on remet cette réponse en contexte avec les autres informations fournies à LDA.

Santé Québec affirme suivre « l'évolution des bris de service », mais nous dit ne pas tenir de registre des bris de service.

Elle surveille les situations susceptibles de compromettre la couverture, mais ne tient pas de registre centralisé permettant de comptabiliser toutes les mesures de contingence.

Et comme nous l'avons vu dans le premier article de ce dossier, elle ne recense pas l'événement lorsqu'un appel prioritaire ne peut recevoir immédiatement une ambulance en raison de l'absence de ressources disponibles.


QU'EST-CE QUI DÉCLENCHE UNE INTERVENTION PROVINCIALE?

LDA a finalement demandé s'il existait un point à partir duquel certains indicateurs entraînaient automatiquement une intervention.

QUESTION DE LDA

Seuils d'intervention.

Existe-t-il des seuils ou des indicateurs opérationnels précis qui entraînent automatiquement le déploiement de mesures provinciales de coordination ou de contingence?

RÉPONSE DE SANTÉ QUÉBEC

« Non, puisque chaque situation requiert une analyse basée sur les activités régionales. »

ANALYSE DE LDA

La réponse est claire.

Il n'existe pas, selon Santé Québec, de seuil ou d'indicateur opérationnel précis entraînant automatiquement le déploiement de mesures provinciales.

Cela ne signifie pas que Santé Québec n'intervient pas.

Cela ne signifie pas non plus que des décisions ne sont pas prises rapidement lorsqu'une situation se détériore.

Santé Québec explique plutôt que chaque situation fait l'objet d'une analyse fondée sur les activités régionales.

Il s'agit donc d'un modèle reposant sur l'analyse des circonstances plutôt que sur un déclencheur provincial automatique.

Mais cette réponse soulève une question supplémentaire.

Si aucun seuil précis ne déclenche automatiquement une intervention provinciale, comment détermine-t-on qu'une situation a dépassé le niveau acceptable?

Et comment s'assure-t-on que des situations comparables sont évaluées de manière comparable d'une région à l'autre?


UN SYSTÈME D'INFORMATION TRÈS DÉCENTRALISÉ

Pris séparément, chacun de ces éléments peut s'expliquer par la structure même du système préhospitalier québécois.

Les CCS gèrent les demandes et l'affectation des ressources.

Les entreprises ambulancières gèrent leurs effectifs et mettent en œuvre leurs plans de contingence.

Les établissements influencent directement la disponibilité des ambulances lorsque celles-ci demeurent immobilisées auprès des patients.

Les équipes régionales de Santé Québec suivent les situations sur leur territoire.

Santé Québec affirme coordonner et surveiller l'ensemble.

Les réponses fournies à LDA décrivent donc un système dans lequel une grande quantité d'information opérationnelle existe à différents endroits et à différents niveaux.

La question soulevée par ce dossier concerne ce qui arrive à cette information lorsqu'on cherche à obtenir un portrait provincial mesurable.


QUI POSSÈDE LE PORTRAIT D'ENSEMBLE?

Au terme des réponses reçues de Santé Québec, nous savons maintenant ceci :

Santé Québec ne recense pas l'événement lorsqu'un appel prioritaire ne peut recevoir immédiatement une ambulance faute de ressource disponible.

Elle ne tient pas de registre centralisé permettant de comptabiliser l'ensemble des mesures de contingence.

Elle affirme ne pas tenir de registre des bris de service, tout en indiquant suivre leur évolution.

Ses réponses ne permettent pas d'établir qu'elle dispose quotidiennement de données provinciales consolidées sur les absences de paramédics, les quarts non comblés et les ambulances perdues en raison d'un manque de personnel.

Et aucun seuil ou indicateur opérationnel précis ne déclenche automatiquement une intervention provinciale.

Parallèlement, Santé Québec affirme exercer une surveillance en temps réel du réseau.

Ces deux réalités ne sont pas nécessairement incompatibles.

Mais elles conduisent directement à la question qui se trouve au centre de ce dossier :

Si Santé Québec ne centralise pas plusieurs des événements qui permettent de mesurer la pression réelle exercée sur le réseau, sur quelles données mesurables peut-elle déterminer, à l'échelle du Québec, que la capacité ambulancière demeure adéquate pour répondre à la population?

Et peut-être plus simplement encore :

Qui, au Québec, possède en tout temps le portrait d'ensemble?


Un système d’un milliard de dollars. Mais sait-on vraiment ce qui s’y passe?

Le système préhospitalier d’urgence du Québec coûte aujourd’hui plus d’un milliard de dollars par année.

Plus de 710 000 usagers sont transportés annuellement par les paramédics vers des établissements de santé.

Et entre 2011 et 2023, les coûts du système ont augmenté de 143 %.

Ce ne sont pas des estimations de La Dernière Ambulance.

Ce sont les chiffres du gouvernement du Québec.

À cette échelle, une question devient incontournable :

Le gouvernement possède-t-il l’information nécessaire pour savoir précisément ce qu’il finance — et ce que son système est capable de livrer?

Depuis plusieurs années, les rapports du Vérificateur général du Québec suggèrent que la réponse est loin d’être évidente.

D’ABORD, L'INFORMATION FINANCIÈRE

En 2020, le VGQ constatait un manque d’information dont disposait le ministère de la Santé et des Services sociaux pour négocier les contrats de service et évaluer la performance des entreprises ambulancières.

Pour mieux comprendre l’utilisation des sommes publiques versées à ces entreprises, le VGQ avait demandé l’accès à certains documents de trois d’entre elles.

Il n’avait pas obtenu de réponse positive.

Une entreprise avait même refusé catégoriquement de lui donner accès à ses registres et à ses états financiers.

À l’époque, les sommes en cause représentaient près de 360 millions de dollars annuellement.

Le VGQ relevait également une faiblesse plus large : le MSSS et les établissements éprouvaient des difficultés à obtenir des données fiables en temps opportun, ce qui empêchait l’analyse de la performance du système préhospitalier d’urgence.

PUIS, L'INFORMATION OPÉRATIONNELLE

Cinq ans plus tard, le VGQ revenait à la charge.

Cette fois, son audit portait notamment sur l’encadrement et le suivi des activités des centres de communication santé et des services ambulanciers.

Encore une fois, l’information faisait partie du problème.

Le VGQ constatait notamment que certains établissements étaient incapables de fournir le nombre total de protocoles cliniques appliqués par les paramédics ou même le nombre qui auraient dû faire l’objet d’une vérification.

Des logiciels désuets et des systèmes incompatibles empêchaient certaines données d’intervention de circuler correctement.

Sa recommandation était fondamentale : les acteurs des services préhospitaliers devaient disposer de systèmes d’information efficaces et de données fiables sur les délais d’intervention et sur la qualité clinique des interventions.

ET EN 2026?

Le gouvernement va maintenant encore plus loin.

Dans la mise à jour 2026 de son Plan d’action gouvernemental du système préhospitalier d’urgence, il affirme vouloir offrir aux citoyens un « accès transparent aux données du système préhospitalier » afin qu’ils puissent connaître la « situation réelle ».

Le document précise même les informations qui devraient être accessibles : les délais de réponse et les ressources disponibles.

C’est exactement là que les réponses obtenues par La Dernière Ambulance auprès de Santé Québec prennent toute leur importance.

Car notre dossier révèle les limites de l’information actuellement centralisée concernant certaines questions pourtant fondamentales : les appels prioritaires qui attendent faute d’ambulance disponible, les bris de service et les mesures de contingence déployées pour maintenir la couverture.

Il révèle également l’absence de seuils provinciaux clairement définis permettant de déterminer à partir de quel moment la dégradation de la couverture exige une intervention.

Il y a là un paradoxe difficile à ignorer.

Québec affirme vouloir donner à la population accès aux données lui permettant de comprendre la situation réelle du système.

Mais certaines des données nécessaires pour établir cette situation réelle ne sont toujours pas centralisées à l’échelle provinciale.

En 2020, le Vérificateur général soulevait des lacunes dans l’information nécessaire pour suivre l’argent et évaluer la performance.

En 2025, il soulevait encore des lacunes dans l’information nécessaire pour suivre les opérations et la qualité.

En 2026, Santé Québec ne peut toujours pas dresser certains portraits provinciaux élémentaires de la disponibilité réelle des services.

Après plus d’un milliard de dollars par année, la question n’est donc plus seulement de savoir combien de ressources le Québec consacre à son système préhospitalier.

Il faut savoir s’il possède les données nécessaires pour déterminer quand ce système n’arrive plus à répondre.

Et au terme de ce dossier, nous revenons à la question qui l’a guidé :

Si Santé Québec ne recense pas centralement les situations où des appels prioritaires attendent faute d’ambulance disponible, ne tient pas de registre des bris de service ou des mesures de contingence et ne dispose pas de seuils provinciaux précis déclenchant automatiquement une intervention, sur quelles données mesurables peut-elle déterminer si le système ambulancier québécois maintient une capacité de réponse adéquate à la population?

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