Le poids du monde, le prix du respect

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Le poids du monde, le prix du respect

Ma mère a 93 ans.

Elle parsème ses paroles de quelques expressions bien choisies.

L'une de mes préférées est : « À chacun son mishegoss. »

Mishegoss est un mot yiddish qui évoque la folie, les lubies, les absurdités de la vie.

Chacun porte les siennes.

Elle en a d'autres, parfois beaucoup plus colorées, que je m'abstiendrai de répéter ici.

Mais il existe un mot qui, chez elle, a toujours eu un poids bien particulier.

Kavod.

C'est un mot qu'elle emploie rarement, mais jamais à la légère.

Dans la langue hébraïque, le mot Kavod—la dignité, l'honneur, le respect—partage sa racine avec le mot qui signifie "lourd".

Ce n'est pas une curiosité linguistique.

C'est une vérité profondément humaine.

Certaines choses ont du poids parce qu'elles ont de la valeur.

Pour les paramédics, cette idée n'a rien d'abstrait.

Le poids, vous le connaissez.

Il ne se mesure pas en kilogrammes.

Il se mesure en responsabilités. En décisions. En absences. En souvenirs. En ce qui demeure longtemps après que l'appel est terminé.

Mais depuis plusieurs années, un autre poids s'est ajouté.

Vous ne portez plus seulement ce que votre profession vous demande de porter.

Vous portez désormais ce que le système n'arrive plus à porter lui-même.

Lorsque les cliniques ferment, lorsque les urgences débordent, lorsque les services sociaux n'arrivent plus à répondre, tout ce qui se fissure finit par tomber vers le même endroit. Les conséquences descendent toujours vers la première ligne.

Et tout au bout de cette chute se trouvent les paramédics.

Comme si l'on avait décidé, sans jamais le dire, que les femmes et les hommes qui répondent au 9-1-1 deviendraient les piliers capables de soutenir ce que les autres structures ne parviennent plus à porter.

Une fondation qui craque ne se répare pourtant pas en épaississant les colonnes.
Elle finit par les briser.

Voilà pourquoi le véritable enjeu n'est pas seulement celui des salaires, des horaires ou des conventions collectives. Ces débats sont importants, mais ils changent avec le temps.

La question est plus fondamentale.

Jusqu'où une personne peut-elle accepter de porter le poids des autres sans perdre le respect qu'elle se doit à elle-même?

En hébreu, il existe une autre expression : Kavod Atzmi.

Le respect de soi.

C'est cette frontière invisible où le dévouement cesse d'être une qualité pour devenir une forme d'exploitation.

C'est le moment où l'on refuse de croire que demander des conditions humaines est un manque de vocation.

C'est comprendre que la compassion envers les patients n'oblige jamais à renoncer à la compassion envers soi-même.

Les temps changent.

Mais il existera toujours une tentation, dans les grandes organisations, de considérer les personnes les plus dévouées comme une ressource inépuisable.

C'est là que commence le véritable Kavod.

Le système pourra continuer à transférer ses crises vers celles et ceux qui répondent au 9-1-1. Il pourra continuer à mesurer des délais, des indicateurs et des performances. Mais il ne devrait jamais réussir à vous convaincre que votre valeur se résume à votre capacité d'en porter toujours davantage.

Le véritable respect de soi n'est pas d'accepter tout le poids que l'on dépose sur vos épaules.

C'est de reconnaître qu'il existe un poids qu'aucun être humain ne devrait être appelé à porter seul.

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