Observation | Québec compte les minutes. Pas les ambulances qui manquent.
(English version follows the French version).
Gérer un système ambulancier, c'est compliqué. Il faut déterminer combien d'ambulances sont nécessaires, où les déployer, combien de paramédics embaucher, quels appels sont les plus urgents et quoi faire quand six personnes ont besoin d'aide et qu'il n'y a que cinq ambulances disponibles. Il y a des centres de répartition, des algorithmes, des protocoles cliniques, des plans de déploiement, des conventions collectives, des réalités régionales et assez d'acronymes pour transformer une soupe à l'alphabet en repas léger. Mais toute cette complexité finit par se fracasser contre une question remarquablement simple : quand quelqu'un appelle le 911 et a besoin d'une ambulance, y en a-t-il une disponible à envoyer?
Parfois, au Québec, la réponse est non. Ce n'est pas une hypothèse. La Dernière Ambulance a documenté des quarts de travail qui n'ont pas pu être couverts, des ambulances prévues à l'horaire qui n'ont jamais pris la route et des appels d'urgence qui ont dû attendre parce que les ambulances qui auraient normalement répondu étaient déjà occupées ailleurs. Un système ambulancier peut parfois manquer d'ambulances. Ce n'est pas particulièrement étonnant. Un restaurant peut manquer de soupe. Une quincaillerie peut manquer de pelles à neige. Et un service ambulancier confronté à plus d'urgences que de ressources disponibles peut, pendant un certain temps, manquer d'ambulances. La différence, c'est que personne n'appelle le 911 à trois heures du matin parce que son conjoint a désespérément besoin d'une pelle à neige.
Nous avons donc posé la question qui semblait aller de soi : à quelle fréquence cela arrive-t-il? Combien de fois quelqu'un appelle-t-il pour une ambulance au Québec alors qu'il n'y en a aucune immédiatement disponible à envoyer? C'est ici que nous passons de l'autre côté du miroir, parce que Santé Québec n'est pas en mesure de fournir une réponse provinciale. L'agence ne tient pas de registre provincial centralisé des appels prioritaires en attente parce qu'aucune ambulance n'est disponible. Il n'existe pas non plus de registre provincial centralisé des bris de service permettant de regrouper les moments où une ambulance qui devait être disponible ne l'est tout simplement pas. Les morceaux du casse-tête existent à différents endroits. Apparemment, personne ne les a assemblés.
Le Québec mesure les temps de réponse des ambulances. Il y a des cibles. Des priorités. Des rapports. Des chiffres calculés à la décimale près et des définitions suffisamment précises pour occuper des comités jusqu'à la retraite. Mais derrière chaque temps de réponse se cache une prémisse tellement évidente qu'on ne devrait même pas avoir à l'écrire : il y avait une ambulance disponible pour répondre. Lorsqu'il n'y en a pas, l'un des échecs les plus fondamentaux qu'un système ambulancier puisse connaître devient remarquablement difficile à voir à l'échelle provinciale. Nous pouvons documenter une ambulance manquante ici, un manque de personnel là, des appels en attente ailleurs. Ce que nous ne pouvons pas faire, c'est additionner tous ces événements et dire aux Québécois combien de fois le système arrive au point où quelqu'un a besoin d'une ambulance et qu'il n'y en a plus sur la tablette.
Sans ce décompte, nous ne savons pas si nous assistons à une collision occasionnelle et inévitable entre plusieurs urgences ou à quelque chose de beaucoup plus important. Nous ne savons pas, à l'échelle du Québec, si certaines communautés vivent cette situation plus souvent que d'autres, si ces périodes durent de plus en plus longtemps ou si ce sont toujours les mêmes endroits qui reviennent. Peut-être que la réponse serait rassurante. Peut-être qu'un grand registre provincial nous montrerait que ces situations sont rares, rapidement résolues et réparties au hasard dans un système soumis à une énorme demande. Ce serait une excellente nouvelle. Nous serions ravis de la publier. Il ne manque qu'un petit détail : le registre n'existe pas.
Puis arrive le moment où l'absurde cesse d'être drôle. Derrière chaque ambulance manquante, chaque appel prioritaire qui attend qu'un véhicule se libère et chaque trou dans la couverture ambulancière, il y a quelqu'un. Peut-être que cette personne n'a attendu que quelques minutes de plus. Peut-être qu'une autre ambulance s'est libérée presque immédiatement. Peut-être que tout s'est très bien terminé. Mais la personne qui appelle le 911 n'en sait rien. Son univers vient de rétrécir aux dimensions d'une cuisine, d'une chambre à coucher, d'un fossé au bord d'une route ou d'un enfant dont la couleur vient de changer d'une façon qu'aucun parent ne veut voir. Et elle attend une sirène qui, pour l'instant, ne se rapproche pas.
Rien de tout cela ne prouve qu'une personne a subi des conséquences parce qu'aucune ambulance n'était disponible, et nous ne prétendons pas le contraire. Cela établit quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus difficile à expliquer : Québec n'est pas en mesure de nous dire, à l'échelle provinciale, combien de fois cette situation se produit. Pas combien de temps l'ambulance a finalement mis à arriver. Pas quelle priorité a été attribuée à l'appel. Pas quel était le temps de réponse visé. La question qui vient avant toutes les autres : y avait-il une ambulance disponible lorsque quelqu'un en avait besoin?
Il existe peut-être quelque part une explication parfaitement raisonnable pour justifier que le Québec n'ait pas besoin de savoir combien de fois son système ambulancier se retrouve temporairement sans ambulance disponible.
Nous aimerions sincèrement l'entendre.
Quand quelqu'un appelle le 911 et a besoin d'une ambulance, combien de fois n'y en a-t-il aucune disponible à envoyer?
Québec ne le sait pas.
Observation | Québec counts the minutes. Not the missing ambulances.
There are many complicated things about running an ambulance system. You have to decide how many ambulances you need, where to put them, how many paramedics to hire, which calls are most urgent and what to do when six people need help and you have five ambulances. There are dispatch centres, algorithms, clinical protocols, deployment plans, collective agreements, regional differences and enough acronyms to make alphabet soup look under-seasoned. But eventually all of this complexity crashes into one remarkably uncomplicated question: when somebody calls 911 and needs an ambulance, is there an ambulance available to send?
Sometimes, in Québec, the answer is no. This is not speculation. La Dernière Ambulance has documented ambulance shifts that couldn't be staffed, scheduled coverage that disappeared and emergency calls waiting because the ambulances that would normally respond were already somewhere else. Ambulance systems occasionally run out of ambulances. That isn't particularly shocking. A restaurant can run out of soup. A hardware store can run out of snow shovels. And an ambulance service confronted with more emergencies than available resources can, for a period of time, run out of ambulances. The difference is that nobody calls 911 at three in the morning because their husband desperately needs a snow shovel.
So we asked what seemed like the obvious next question: How often does this happen? How often does somebody in Québec call for an ambulance when there isn't one immediately available to send? This is where our trip through the looking glass begins, because Santé Québec cannot provide a provincial answer. It does not maintain a centralized provincial record of priority calls waiting because no ambulance is available. Nor is there a centralized provincial registry of bris de service that puts together the occasions when scheduled ambulance coverage simply isn't there. The individual pieces of the puzzle exist in various places. Nobody, apparently, has assembled the puzzle.
Québec measures ambulance response times. There are targets. There are priorities. There are reports. There are numbers carried to decimal places and definitions precise enough to keep committees occupied until retirement. But every response time contains an assumption so obvious nobody should have to write it down: there was an ambulance available to respond. When there isn't, the most basic failure imaginable in an ambulance system becomes remarkably difficult to see provincially. We can find the individual incidents. We can document a missing ambulance here, a staffing shortage there, calls waiting somewhere else. What we cannot do is add them together and tell Quebecers how often the system reaches the point where somebody needs an ambulance and the cupboard is bare.
And without that count, we don't know whether we're looking at an occasional and unavoidable collision of emergencies or something much larger. We don't know from a provincial picture whether particular communities experience this more frequently than others, whether the gaps are lasting longer or whether the same places keep appearing over and over again. Maybe the answer would be reassuring. Perhaps the great provincial ledger would show that these situations are genuinely rare, quickly resolved and scattered randomly across a system that handles enormous demand. That would be excellent news. We would be delighted to report it. There is only the small inconvenience of not having the ledger.
Then comes the part where the absurdity stops being funny. Every missing ambulance, every priority call waiting for an available vehicle and every hole in scheduled coverage has a human being somewhere on the other end. Perhaps that person waited only a few additional minutes. Perhaps another ambulance became available almost immediately. Perhaps everything turned out perfectly well. But the person calling 911 doesn't know any of that. Their universe has suddenly contracted to a kitchen, a bedroom, a ditch beside a highway or a child turning a colour no parent ever wants to see, and they are waiting for a sound that isn't getting closer yet.
None of this proves that somebody was harmed because an ambulance wasn't available, and we aren't suggesting that it does. It establishes something both simpler and harder to explain away: Québec cannot tell us, provincially, how often the situation occurs. Not how quickly the ambulance eventually arrived. Not what priority was assigned to the call. Not what the target response time was. The question before all of those questions: was there an ambulance available when somebody needed one?
Perhaps somewhere there is a perfectly sensible explanation for why Québec does not need to know how often its ambulance system temporarily runs out of ambulances.
We would genuinely like to hear it.
When someone calls 911 and needs an ambulance, how often is there no ambulance available to send?
Québec doesn't know.