L’infirmière du futur : une conversation qui concerne bien plus que les infirmières

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L’infirmière du futur : une conversation qui concerne bien plus que les infirmières

Hier, j’ai participé à une séance de réflexion sur Le Futur Infirmiere à l’UQAM (un merci tout particulier à Natalie Stake-Doucet pour l’invitation).

Les deux textes de réflexion qui suivent présentent ce que j’ai retenu et appris de cette expérience.

Partie 1

Hier, j’ai eu l’occasion de participer à un exercice de réflexion prospective sur l'infirmière du futur à l’Université du Québec à Montréal.

Ce qui m’a frappé d’abord n’était pas le contenu de la discussion, mais le fait même que cette discussion ait lieu. La salle elle-même était fascinante. Les participants venaient d’horizons et de perspectives différents, mais partageaient une tâche commune : imaginer l’avenir des soins infirmiers. Avec l’idée que « l’avenir » commence dès le début de la séance. Pas besoin d’attendre dix ans. Imaginons l’avenir dès maintenant.

Au fil de l’exercice, les murs se sont progressivement remplis de notes manuscrites. Certaines exprimaient des aspirations. D’autres, des inquiétudes. Quelques-unes étaient des provocations. Ensemble, elles offraient un aperçu de la manière dont une profession se perçoit à un moment de changement profond.

Une note m’a particulièrement marqué. « Que se passera-t-il lorsqu’il n’y aura plus d’infirmières et d’infirmiers? Sommes-nous sur une trajectoire menant vers l’extinction et/ou la transformation? »

C’est une question puissante. C’est aussi une question troublante. Pourtant, ce qui m’a le plus frappé n’était pas la question elle-même, mais à quel point elle me semblait familière. En circulant dans la salle pour lire note après note, je me suis surpris à mener une expérience mentale. Que se passerait-il si je remplaçais le mot « infirmière » par le mot « paramédic »? À ma surprise, très peu de choses changeaient.

Plusieurs des thèmes qui émergeaient de l’exercice auraient été immédiatement reconnaissables pour quiconque travaille dans le système de soins préhospitaliers d’urgence du Québec. Les participants parlaient du travail invisible, de l’expertise sous-reconnue, de la nécessité d’aller au-delà des rôles traditionnels, de l’importance de l’engagement communautaire et du désir de développer de nouvelles formes de leadership. Ils remettaient en question les structures hiérarchiques et contestaient des présupposés qui façonnent leur profession depuis des générations.

Une note réclamait une plus grande reconnaissance du travail invisible accompli par les infirmières et infirmiers. Une autre insistait sur la nécessité de valoriser l’expertise infirmière. En les lisant, je ne pouvais m’empêcher de penser aux innombrables gestes de soin accomplis chaque jour par les paramédics et qui n’apparaissent jamais dans les statistiques officielles. La famille anxieuse rassurée au milieu de la nuit. La personne âgée fragile dont la souffrance est apaisée. La conversation difficile qui empêche une crise de dégénérer. Une grande partie du travail le plus important en santé ne laisse derrière elle aucune mesure évidente. Elle rend simplement la vie un peu plus sécuritaire, un peu plus humaine et un peu plus supportable.

Les mêmes parallèles sont apparus dans les discussions sur le rôle futur de la profession. Un participant soutenait que la formation infirmière ne devrait pas simplement répondre aux besoins de la société, mais devenir un vecteur de changement social. Encore une fois, cette idée me semblait familière. Partout au Québec, les paramédics se demandent de plus en plus si leur avenir se limite uniquement à l’intervention d’urgence ou s’ils peuvent jouer un rôle plus large en santé communautaire, en prévention, en santé mentale, en soins palliatifs et dans l’accompagnement à travers le système de santé. Les détails diffèrent, mais la question de fond demeure remarquablement semblable : une profession doit-elle simplement s’adapter à un système en transformation, ou doit-elle contribuer à façonner ce changement?

Plusieurs notes remettaient en question les structures traditionnelles d’autorité. Les participants parlaient d’apprendre en dehors des circuits établis, d’échapper aux limites des rôles traditionnels et de développer un leadership collectif. Que l’on adhère ou non à chacune des propositions est presque secondaire. Ce qui importe, c’est qu’une profession remette activement en question ses propres présupposés. Ce processus est rarement confortable, mais c’est souvent là que la transformation commence.

À mesure que l’exercice avançait, je devenais de plus en plus convaincu d’assister à quelque chose de plus vaste qu’une simple conversation sur les soins infirmiers. Les questions soulevées n’étaient pas uniquement des questions propres aux soins infirmiers. C’étaient des questions sur l’avenir même des soins de première ligne. Comment demeurer pertinents dans un monde qui change rapidement? Comment préserver ce qui compte tout en s’adaptant à de nouvelles réalités? Comment s’assurer que l’expertise développée au chevet du patient, à domicile, dans l’ambulance et dans la communauté ait une voix significative dans l’élaboration de l’avenir des soins de santé?

À la fin de la journée, je suis reparti avec plus de questions que de réponses. Pourtant, une observation est demeurée avec moi. L’avenir imaginé par plusieurs des infirmières et infirmiers présents dans cette salle ne semblait pas radicalement différent de celui que de nombreux paramédics imaginent discrètement depuis des années. Les deux professions sont aux prises avec des questions d’identité, d’autonomie, de reconnaissance et de raison d’être. Toutes deux cherchent des moyens de rendre leur expertise plus visible et plus influente. Plus important encore, toutes deux tentent de déterminer si elles assistent à un déclin ou à une transformation.

C’est peut-être pour cette raison que ce premier papillon adhésif est resté dans mon esprit longtemps après la fin de la séance. Derrière la question de l’avenir de la profession infirmière se cachait en réalité une interrogation beaucoup plus vaste.

Que se passe-t-il lorsqu’une profession arrive à un carrefour?

J’ai l’impression que la réponse dépend de la façon dont elle perçoit le changement : comme quelque chose qu’elle doit simplement subir, ou comme quelque chose qu’elle possède encore le pouvoir de contribuer à créer.


Partie 2

En me réveillant ce matin, je me suis surpris à penser moins aux soins infirmiers eux-mêmes qu’à quelque chose qui me semblait absent de presque toutes nos discussions sur l’avenir du système de santé.

Nous parlons constamment des professions.

Nous parlons des médecins. Des infirmières. Des paramédics. Des travailleurs sociaux. Des pharmaciens.

Mais nous parlons beaucoup moins des liens qui existent entre eux.

Depuis des décennies, nous organisons les soins de santé autour de silos professionnels. Les soins infirmiers ont leurs structures. La médecine a les siennes. Les soins préhospitaliers d’urgence ont les leurs. Le travail social possède ses propres réseaux. Les soins à domicile, la thérapie respiratoire et les autres professions suivent la même logique. Chacune dispose de son expertise, de sa culture, de ses associations, de son leadership et de ses priorités.

Cette façon d’organiser le système n’est pas dénuée de logique. Les professions n’exercent pas les mêmes fonctions. Les connaissances spécialisées sont importantes. Les normes professionnelles le sont tout autant.

Le problème, c’est que les patients ne vivent pas les soins de cette manière.

Une personne atteinte d’insuffisance cardiaque pourra consulter un médecin de famille, recevoir les soins d’une infirmière, discuter avec un pharmacien, être suivie à domicile, être prise en charge par des paramédics, passer par une urgence, rencontrer un cardiologue et recevoir l’aide d’un travailleur social au cours d’une même année. Du point de vue du patient, il ne s’agit pas d’une série d’épisodes distincts. Ce sont les chapitres d’une même histoire.

Pourtant, une grande partie de notre système continue de fonctionner comme si chaque chapitre appartenait à un livre différent.

Cette déconnexion devient particulièrement évidente lorsqu’on se rapproche de la première ligne.

Le paramédic qui répond régulièrement aux appels d’une même personne comprend qu’il intervient souvent au milieu d’une histoire qui a commencé bien avant son arrivée. L’infirmière de l’urgence sait que la situation qui se présente au triage résulte souvent d’une longue chaîne d’événements. Le travailleur social sait que la précarité ne naît pas du jour au lendemain. L’intervenant à domicile sait que la situation qu’il découvre s’inscrit souvent dans une trajectoire amorcée depuis longtemps.

Chaque profession observe une facette différente d’une même réalité.

Pourtant, nous continuons à encourager ces professions à s’exprimer principalement comme représentantes de leur discipline plutôt que comme participantes à un continuum de soins.

Les patients, eux, vivent à l’intérieur de ce continuum chaque jour.

Ils ne vivent pas leur diabète comme un enjeu infirmier. Leur isolement comme un enjeu de travail social. Leur chute comme un enjeu paramédical. Leur infarctus comme un enjeu de cardiologie.

Ils vivent une seule réalité, que le système continue trop souvent à découper en catégories distinctes.

Or, les défis qui caractérisent aujourd’hui notre système de santé se prêtent de moins en moins aux frontières professionnelles. Les maladies chroniques, les troubles de santé mentale, le vieillissement, l’isolement social, les dépendances, l’insécurité résidentielle et la pauvreté sont profondément interreliés. Ils traversent sans effort les organigrammes, les structures administratives et les champs de pratique.

Ce paradoxe est particulièrement visible en première ligne.

Les personnes qui prodiguent les soins comprennent souvent mieux le continuum que les structures qui les encadrent.

Elles le voient tous les jours.

À plusieurs reprises hier, j’ai eu l’impression que les participants ne parlaient pas uniquement de l’avenir des soins infirmiers.

Ils parlaient peut-être de quelque chose de plus vaste.

Depuis des décennies, nous cherchons à améliorer les professions.

Et si la prochaine transformation consistait plutôt à renforcer les relations entre elles?

Depuis des générations, les discussions sur la réforme du système de santé portent principalement sur les institutions, les professions, les structures et la gouvernance. Nous réorganisons des organismes. Nous redessinons des organigrammes. Nous changeons des noms. Nous créons des comités, des tables de concertation et des groupes de travail. Nous modifions les mécanismes de financement.

Pendant ce temps, les patients continuent de traverser le système comme ils l’ont toujours fait : une rencontre à la fois, une histoire à la fois, une relation à la fois.

Peut-être que la prochaine grande transformation des soins de santé ne naîtra pas d’une nouvelle institution ou d’un nouvel organigramme.

Peut-être émergera-t-elle d’une prise de conscience collective que le continuum de soins existe déjà.

Il existe dans les relations entre toutes celles et ceux qui prennent soin des autres, que ce soit à titre professionnel, familial ou communautaire.

Il existe dans l’expérience des personnes qui les reçoivent.

Et il existe, que nos structures professionnelles choisissent de le reconnaître ou non.

Hier, les participants étaient réunis pour imaginer l’avenir de la profession infirmière.

Ce matin, je me demande s’ils n’étaient pas en train d’imaginer quelque chose de beaucoup plus vaste.

Peut-être un système de santé organisé non pas autour des professions, mais autour des relations.

Un système qui reconnaît enfin que le continuum de soins ne commence ni dans une profession ni dans une institution, mais dans les liens qui unissent les personnes appelées à prendre soin les unes des autres.

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