Fentanyl : « déployé » sur papier, inaccessible sur le terrain

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Fentanyl : « déployé » sur papier, inaccessible sur le terrain

Santé Québec présente Montréal et Laval parmi les territoires où le protocole est déployé. Sa propre réponse confirme pourtant que les paramédics de soins primaires attendent toujours de pouvoir l’appliquer. Et certaines nuits, aucun paramédic de soins avancés n’est disponible.

English version follows.

Une personne qui souffre d’une douleur aiguë n’est pas soulagée par une liste de régions, un nombre de formations ou un échéancier administratif. Elle a besoin que l’équipe qui vient à son secours puisse évaluer sa douleur et lui offrir un traitement approprié.

C’est à cette réalité que devait répondre Santé Québec.

Le 14 octobre, La Dernière Ambulance lui a demandé un bilan du déploiement de l’autonomie clinique accrue des paramédics dans la prise en charge de la douleur aiguë, notamment pour l’administration du fentanyl. L’annonce remontait à plus d’un an.

Les questions étaient précises : dans quelles régions le nouveau protocole était-il implanté et opérationnel? Combien de paramédics étaient formés et combien étaient autorisés à l’appliquer? Quand les autres régions seraient-elles desservies? Et Urgences-santé maintenait-elle son objectif de déploiement auprès de l’ensemble de ses paramédics en 2026–2027?

La réponse, demandée pour le 28 octobre, est arrivée le 30 octobre à 16 h 18.

Elle présente un portrait trompeur de l’accès réel à ce traitement.

Une région sur une liste ne garantit pas un traitement

Santé Québec énumère le Bas-Saint-Laurent, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’Estrie, Montréal et Laval, la Côte-Nord, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, Chaudière-Appalaches et la Montérégie parmi les territoires où le protocole est déployé.

Sa ventilation des 1 311 paramédics formés contient toutefois une distinction déterminante :

TerritoireParamédics formés selon Santé QuébecPrécision fournie
Bas-Saint-Laurent314Niveau de soins non précisé
Saguenay–Lac-Saint-Jean250Niveau de soins non précisé
Estrie13Soins avancés seulement
Montréal et Laval45Soins avancés seulement
Côte-Nord142Niveau de soins non précisé
Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine218Niveau de soins non précisé
Chaudière-Appalaches307Niveau de soins non précisé
Montérégie22Soins avancés seulement

En Estrie, à Montréal et Laval ainsi qu’en Montérégie, les effectifs comptabilisés concernent exclusivement les soins avancés. Ces 80 paramédics sont intégrés au total provincial présenté en réponse à une demande sur l’élargissement de l’autonomie clinique.

Pour les cinq autres régions, la ventilation ne précise pas le niveau de soins des paramédics formés.

La réponse ne fournit pas séparément le nombre de paramédics actuellement autorisés à appliquer le nouveau protocole, comme LDA l’avait demandé. Elle ne précise pas davantage l’étendue de la couverture opérationnelle à l’intérieur des territoires énumérés.

Elle fait ainsi cohabiter, sous une même désignation de déploiement, des situations cliniques très différentes.

Montréal et Laval : le trou dans la couverture

Pour Urgences-santé, la contradiction apparaît dans la réponse elle-même.

Montréal et Laval figurent dans la liste du déploiement. Pourtant, Santé Québec explique ensuite que la formation préalable des paramédics de soins primaires ne peut actuellement être offerte et que le déploiement auprès de ces équipes commencera progressivement lorsque le contexte le permettra.

L’objectif de 2026–2027 n’est pas réaffirmé. Aucune nouvelle date ferme n’est fournie.

Dans l’intervalle, indique Santé Québec, le protocole continue d’être appliqué par les paramédics de soins avancés.

Or, selon les informations opérationnelles recueillies par LDA, il existe des quarts de nuit entiers pendant lesquels aucun paramédic de soins avancés n’est disponible à Montréal et Laval.

Pendant ces quarts, cette voie d’accès au fentanyl disparaît, alors que les équipes de soins primaires n’ont toujours pas accès au programme annoncé.

Voilà ce que la mention de 45 paramédics formés ne permet pas de voir. Un effectif formé ne constitue pas une garantie de disponibilité, à toute heure, dans le plus grand bassin de population du Québec.

Le terrain décrit des réalités différentes

Les témoignages recueillis auprès de paramédics à la suite d’une publication de LDA le 18 octobre montrent que l’administration autonome est une réalité dans certains territoires.

Au Bas-Saint-Laurent, un paramédic distingue l’administration avec l’aide de l’Unité de coordination clinique des services préhospitaliers d’urgence (UCCSPU), pratiquée selon lui depuis 2017, de l’administration sans cet appel, possible depuis l’année précédente grâce à un formulaire en ligne.

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, un autre décrit une utilisation fréquente du médicament et une administration autonome à l’aide d’un téléphone cellulaire. Des témoignages provenant de la Côte-Nord et de la Gaspésie font également état d’une administration sans appel à l’UCCSPU.

D’autres répondants décrivent l’absence d’implantation en Estrie et chez les paramédics de soins primaires d’Urgences-santé. En Montérégie, une répondante indique n’avoir reçu aucune information sur le programme.

Ces commentaires décrivent l’expérience de leurs auteurs; ils ne constituent pas un inventaire exhaustif de chaque région. Ils révèlent néanmoins des différences que la liste de Santé Québec ne permet pas de comprendre.

Soulager avant l’hôpital : un soin à part entière

Le soulagement de la douleur aiguë fait partie des soins préhospitaliers. Il ne devrait pas dépendre d’une présentation administrative qui donne l’impression d’un accès plus étendu que celui réellement offert aux patients.

Les lignes directrices de Lindbeck et ses collègues, publiées dans Prehospital Emergency Care, reconnaissent le fentanyl comme une option pour traiter les douleurs modérées à intenses lorsqu’un opioïde est indiqué.

Les auteurs soulignent aussi qu’arriver à l’urgence ne signifie pas recevoir immédiatement un analgésique. Commencer le traitement avant l’hôpital peut améliorer l’accès au soulagement, y compris lorsque l’attente se poursuit après l’arrivée.

Les lignes directrices de BC Emergency Health Services considèrent également le soulagement de la douleur comme une fonction essentielle des intervenants préhospitaliers.

L’enjeu concerne donc la capacité réelle d’une équipe à fournir le traitement et à en surveiller les effets. La présence d’un protocole dans les documents du réseau ne soulage personne à elle seule.

Les moyens de pression n’expliquent pas tout

Santé Québec invoque les moyens de pression autorisés par le Tribunal administratif du travail. Selon sa réponse, ceux-ci affectent la participation aux formations, celle sur le fentanyl n’ayant pas été désignée comme un service essentiel.

Pour Urgences-santé, l’organisation fait état de travaux préparatoires et de la finalisation d’aménagements au cours de la dernière année.

Mais elle ne fournit aucune chronologie permettant de distinguer les délais de préparation des obstacles liés au conflit de travail. Elle ne précise ni quand la formation devait commencer ni à partir de quand les moyens de pression l’ont empêchée.

Cette explication ne résout surtout pas la contradiction centrale : pourquoi présenter Montréal et Laval parmi les territoires où le protocole est déployé alors que son élargissement aux soins primaires demeure en attente?

Une obligation de rendre compte

LDA avait demandé où les patients pouvaient réellement bénéficier de cette avancée clinique.

La réponse reçue ne permet pas de le savoir clairement. Elle additionne des formations, inclut des territoires où seuls les soins avancés sont comptabilisés et laisse sans date ferme l’élargissement attendu à Urgences-santé.

Pour les patients dont la douleur aiguë nécessite cette analgésie, l’absence d’une équipe capable d’administrer le fentanyl signifie que le soulagement attendu demeure inaccessible avant l’arrivée à l’hôpital. Présenter leur territoire comme « déployé » masque cette réalité.

Santé Québec doit rendre compte de l’accès au traitement avec la même précision que celle demandée aux paramédics lorsqu’ils évaluent et documentent la douleur d’un patient.

Un protocole n’est opérationnel pour ce patient que si une équipe formée, autorisée et équipée peut effectivement le lui offrir.

Pendant que le réseau parle de déploiement, des patients attendent encore le soulagement promis.

Sources

  • Santé Québec : réponse écrite à LDA reçue le 30 octobre 2026 à 16 h 18, à la suite de la demande du 14 octobre.
  • Témoignages de paramédics recueillis à la suite de la publication Facebook de LDA du 18 octobre; informations opérationnelles recueillies par LDA sur la disponibilité des soins avancés.
  • Lindbeck G. et coll. Evidence-Based Guidelines for Prehospital Pain Management: Recommendations. Prehospital Emergency Care, 2023;27(2):144–153. Publication en ligne en 2022.
  • BC Emergency Health Services. E08: Pain Management.

Fentanyl: “deployed” on paper, inaccessible on the ground

Santé Québec lists Montréal and Laval among the territories where the protocol has been deployed. Yet its own response confirms that primary care paramedics are still waiting to use it. And on some nights, no advanced care paramedics are available.

A person experiencing acute pain gets no relief from a list of regions, a training count or an administrative timeline. They need the crew coming to their aid to be able to assess their pain and provide appropriate treatment.

That is the reality Santé Québec was asked to address.

On October 14, The Last Ambulance requested an update on the rollout of expanded clinical autonomy for paramedics treating acute pain, particularly through fentanyl administration. The announcement dated back more than a year.

The questions were specific: in which regions was the new protocol implemented and operational? How many paramedics were trained, and how many were authorized to use it? When would the remaining regions be served? And was Urgences-santé maintaining its target of extending the program to all its paramedics in 2026–2027?

The response, requested by October 28, arrived on October 30 at 4:18 p.m.

It presents a misleading picture of actual access to this treatment.

A region on a list does not guarantee treatment

Santé Québec lists Bas-Saint-Laurent, Saguenay–Lac-Saint-Jean, Estrie, Montréal and Laval, Côte-Nord, Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, Chaudière-Appalaches and Montérégie among the territories where the protocol has been deployed.

Its breakdown of the 1,311 trained paramedics, however, contains a crucial distinction:

TerritoryParamedics trained, according to Santé QuébecQualification provided
Bas-Saint-Laurent314Care level unspecified
Saguenay–Lac-Saint-Jean250Care level unspecified
Estrie13Advanced care only
Montréal and Laval45Advanced care only
Côte-Nord142Care level unspecified
Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine218Care level unspecified
Chaudière-Appalaches307Care level unspecified
Montérégie22Advanced care only

In Estrie, Montréal and Laval, and Montérégie, the personnel counted are exclusively advanced care paramedics. These 80 paramedics are included in the provincial total provided in response to a request about expanded clinical autonomy.

For the other five regions, the breakdown does not specify the care level of the trained paramedics.

The response does not separately provide the number of paramedics currently authorized to use the new protocol, as LDA requested. Nor does it specify the extent of operational coverage within the listed territories.

It therefore groups very different clinical situations under the same deployment designation.

Montréal and Laval: the coverage gap

For Urgences-santé, the contradiction appears within the response itself.

Montréal and Laval are included in the deployment list. Yet Santé Québec then explains that the prerequisite training for primary care paramedics cannot currently be offered, and that deployment among those crews will begin progressively when circumstances permit.

The 2026–2027 target is not reaffirmed. No new firm date is provided.

In the meantime, Santé Québec says, advanced care paramedics continue to apply the protocol.

However, according to operational information gathered by LDA, there are entire overnight shifts during which no advanced care paramedics are available in Montréal and Laval.

During those shifts, that route to fentanyl access disappears, while primary care crews still lack access to the announced program.

That is what the figure of 45 trained paramedics fails to reveal. A trained workforce does not guarantee availability at all hours in Québec’s largest population centre.

Accounts from the field describe different realities

Accounts gathered from paramedics following an October 18 LDA post show that autonomous administration is a reality in some territories.

In Bas-Saint-Laurent, one paramedic distinguishes administration with assistance from the Unité de coordination clinique des services préhospitaliers d’urgence (UCCSPU), which he says has been practised since 2017, from administration without that call, available since the previous year through an online form.

In Saguenay–Lac-Saint-Jean, another describes frequent use of the medication and autonomous administration using a cellphone. Accounts from Côte-Nord and Gaspésie also describe administration without calling the UCCSPU.

Other respondents describe a lack of implementation in Estrie and among Urgences-santé’s primary care paramedics. In Montérégie, one respondent says she has received no information about the program.

These comments describe their authors’ experiences; they are not an exhaustive inventory of each region. They nevertheless reveal differences that Santé Québec’s list does not explain.

Pain relief before hospital arrival is part of care

Relieving acute pain is part of prehospital care. It should not depend on an administrative presentation that suggests broader access than patients actually receive.

The guidelines by Lindbeck and colleagues, published in Prehospital Emergency Care, recognize fentanyl as an option for treating moderate to severe pain when an opioid is indicated.

The authors also emphasize that arriving at an emergency department does not mean receiving an analgesic immediately. Beginning treatment before hospital arrival can improve access to pain relief, including when the wait continues after arrival.

BC Emergency Health Services’ clinical guidelines likewise identify pain management as a crucial prehospital function.

The issue, therefore, is a crew’s actual ability to provide treatment and monitor its effects. A protocol’s presence in the health system’s documents does not, on its own, relieve anyone’s pain.

Job action does not explain everything

Santé Québec cites job action authorized by the Tribunal administratif du travail. According to its response, those measures affect participation in training, with fentanyl training not having been designated an essential service.

For Urgences-santé, the organization describes preparatory work and the completion of required facility modifications over the past year.

But it provides no chronology separating preparation delays from obstacles related to the labour dispute. It specifies neither when training was supposed to begin nor when job action began preventing it.

Above all, this explanation does not resolve the central contradiction: why list Montréal and Laval among the territories where the protocol has been deployed when its extension to primary care remains pending?

An obligation to account for access

LDA asked where patients could actually benefit from this clinical advancement.

The response does not make that clear. It adds up training figures, includes territories where only advanced care personnel are counted, and leaves the expected expansion at Urgences-santé without a firm date.

For patients whose acute pain requires this analgesia, the absence of a crew capable of administering fentanyl means the expected relief remains inaccessible before hospital arrival. Describing their territory as “deployed” conceals that reality.

Santé Québec must account for treatment access with the same precision expected of paramedics when they assess and document a patient’s pain.

A protocol is operational for that patient only if a trained, authorized and equipped crew can actually provide it.

While the system talks about deployment, patients are still waiting for the promised relief.

Sources

  • Santé Québec: written response to LDA received October 30, 2026, at 4:18 p.m., following the October 14 request.
  • Paramedic accounts gathered following LDA’s October 18 Facebook post; operational information gathered by LDA about advanced care availability.
  • Lindbeck G. et al. Evidence-Based Guidelines for Prehospital Pain Management: Recommendations. Prehospital Emergency Care, 2023;27(2):144–153. Published online in 2022.
  • BC Emergency Health Services. E08: Pain Management.

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